Tout économiste qui prétend être capable de vous donner une date pour la reprise de l’économie mondiale est soit un incompétent soit un menteur. Dans le second cas de figure, interrogez-vous sur son intérêt personnel à prédire l’optimisme…
Nous avons connu une destruction astronomique de richesse nominale (elle se chiffre à ce jour en dizaines de trillions de dollars) et une chute du commerce international, moteur de l’économie, sans précédent depuis la deuxième guerre mondiale. La fragilité du système est extrême : si le contribuable américain avait laissé couler AIG (facture de 185 milliards de dollars), c’est tout le château de cartes de la finance mondiale qui se serait écroulé.
Mais nos malheurs ne font que commencer et le pire est à venir. On peut railler Cassandre, mais cela n’a jamais empêché la chute de Troie.
Plusieurs bombes à retardement sont cachées, prêtes à exploser
D’abord, celle des crédits hypothécaires dits « Pay Option Adjustable Rate Mortgage » des ménages américains. Il s’agit de prêts dont les mensualités ne couvrent généralement qu’une somme inférieure aux intérêts et qui sont dotés d’un mécanisme infernal de revolving qui fait croître inexorablement le montant à rembourser. Quand la somme due atteint atteint un certain niveau, le crédit est automatiquement cristallisé en un prêt amortissable mensuellement, ce qui engendre un doublement - ou plus - insupportable de ses mensualités. Près de 30 % des prêts Pay Option ARM seraient aujourd’hui défectueux et le volume total des Pay Option ARM est comparable à celui des sub-primes (dont les effets ne sont d’ailleurs pas terminés) !
Dans le même temps, sur le secteur dit prime, considéré comme le plus solvable, le niveau de défaut frôle désormais les 4 %, chiffre qui a doublé en un an. Le nombre de faillites personnelles va continuer de croître, ainsi que le nombre de chômeurs, entraînant la chute de la valeur des MBS (Mortgage Back Securities), obligations adossées à ces créances hypothécaires.
Ce qui est vrai pour l’immobilier l’est aussi pour les autres postes de consommation courante des ménages américains : la titrisation des encours de crédits revolving, générés à l’aide des millions de cartes de crédit des ménages américains, est également une bombe en puissance.
Ce qui concerne les ménages s’applique également aux entreprises : les prêts hypothécaires commerciaux (bureaux, centre commerciaux, hôtels…) connaissent aussi un taux de défaut voisin de 5 % et risquent de précipiter dans la faillite de nombreux petits établissements de crédits américains, spécialisés dans l’immobilier d’entreprises. Avec le jeu classique de dominos à la clef.
Les mêmes causes produiront les mêmes effets : de nouvelles bulles immobilières sont donc prêtes à éclater.
Autre piège à retardement : le marché gigantesque des Credit-Default-Swap (CDS), qui n’est rien d’autres que des millions de paris faits sur les faillites des sociétés émettrices de dettes, a cru de zéro à 62 000 milliards de dollars (l’équivalent du PIB mondial !) en 7 ans, soit près de 12 fois plus que le montant des créances à risque qu’il est censé couvrir ! La réalité est peut-être pire, puisque ce marché fonctionne de gré à gré, dans la plus grande opacité. Comme celui, incontrôlé, des hedge funds.
De même, les montants astronomiques atteints par les produits dérivés, pas seulement les dérivés de crédits (qui ne représentent « que » 30 000 milliards de dollars, mais seulement 7 % de l’ensemble des produits dérivés), promettent à eux seuls des vertiges systémiques.
Sans oublier qu’il reste une masse considérable d’actifs toxiques, disséminés grâce à l’outil de magie noire qu’est la titrisation, cachés dans les comptes des banques (peut-être autant que le volume de ceux qui ont déjà été extériorisés ?) où l’opacité règne en maître, amplifiée par les changements de méthodes de valorisation des actifs.
Ne parlons pas du marché des LBO.
En outre, la menace d’un krach obligataire plane toujours : les déficits abyssaux des Etats et l’augmentation de leur risque de défaut de remboursement, l’impossibilité de contenir la dette publique américaine, sont susceptibles d’entraîner un écroulement du prix des obligations.
Enfin, la chute du dollar pourrait s'accentuer, entraînant avec elle celle de la monnaie chinoise (qui lui est enchaînée, pour favoriser les exportations), véritable catastrophe pour les pays de la zone euro et pour tous les autres pays. Les deux grands moteurs exportateurs que sont l’Allemagne (chez qui dix ans d’efforts, de rigueur budgétaire et de frugalité salariale n’auront servi à rien !) et le Japon (scotché dans sa spirale déflationniste) se sont grippés.
Sans parler de l'Islande, de la Grêce ou de la Californie, l’Espagne est en train de s’écrouler, le Royaume-Uni chancelle. Les banques sont « too big to fail » parce qu’elles disposent des Etats et de leurs généreux contribuables pour les secourir. Mais si les Etats eux-mêmes devaient être too big to fail, qui les sauverait ?
Bref, en vertu de la règle de proportion entre les parties émergée et immergée de l’iceberg, en raison de l’interconnexion totale de tous les marchés et en l’absence complète de contrôle sur la machine infernale que le capitalisme financier a créée, il y a mathématiquement peu de chances pour que le séisme que nous avons connu ne soit pas suivi par d’autres séries de répliques, d’autant plus dangereuses que l’économie mondiale est aujourd’hui à terre, sans capacité de résistance.
Dans le même temps, l’huile se déverse sur le feu, comme jamais
Il faut que tout change pour que rien ne change. Tout recommence comme avant. L’objectif fou d’un rendement sur fonds propres de 15 % est toujours d’actualité. Mais il serait faux ou naïf de dire que les traders n’ont rien compris ; au contraire, ils apprennent de mieux en mieux comment créer des bulles, sources de leurs profits. Plus puissante que toutes les drogues, la cupidité frénétique n’a aucune limite. Les bonus provisionnés pour 2009 par les quatre grandes banques américaines, Bank of America, JPMorgan Chase, Citigroup et Morgan Stanley, qui s’élèvent à plus de 120 milliards de dollars (un record !), ne sont-ils pas un bon thermomètre ?
Le trading de haute fréquence (high frequency trading), qui recourt massivement à des machines algorithmiques surpuissantes, de façon à passer des ordres à très haute vitesse (leur unité de temps est la microseconde, ce qui ne correspond évidemment à aucune réalité humaine), représente déjà 70 % des volumes d’actions échangés quotidiennement sur les marchés américains (et sa croissance annuelle est à deux chiffres).
De même, les marchés de l’ombre (« Dark pools »), plates-formes qui permettent de jouer en Bourse de façon totalement anonyme, en dehors de toute chambre de compensation, concernent déjà plus de 10 % des échanges.
La surabondance de liquidités alimente la spéculation sur les marchés des actifs (actions, immobilier, matières premières, devises…) et forme de nouvelles bulles. L’effondrement de Dubaï n’est qu’un signe avant-coureur de futures explosions.
Depuis le carry trade (jouer sur les écarts de rendement des devises), jusqu’aux effets pervers des indices sur les cours des matières premières, la spéculation compulsive n’a jamais créé autant de risque systémique.
Nous sommes engagés dans une spirale infernale
La demande des ménages occidentaux va baisser drastiquement (et, ce coup-ci, elle ne pourra plus être soutenue par l’endettement), entraînant une récession qui s’autoalimente, aggravant le risque de déflation. D’autant que c’est automatiquement la masse salariale qui va jouer à la baisse (par alignement sur le moins-disant), le rôle de variable d’ajustement et entraîner de nouvelles vagues de délocalisation.
On assiste à une surabondance des offres sur tous les marchés : crise de surproduction et de surinvestissement (les surcapacités industrielles sont considérables), offre de travail à bas prix (explosion du chômage dans les pays industrialisés, offre déqualifiée dévastatrice des pays émergents), offre de capitaux (excès de liquidité, multipliée par 3 en 10 ans et qui continue de croître), stocks de pétrole (jamais aussi élevés)…
L’accroissement de l’insécurité sociale, conjuguée à la faillite des systèmes de retraite (autant ceux à capitalisation que ceux à répartition), va générer une priorité absolue à l’épargne sur la consommation.
Nous entrons dans une spirale de type déflationniste généralisée contre laquelle personne ne sait lutter (il n’est qu’à contempler l’exemple du Japon, qui y est englué depuis 20 ans). Et surtout pas les stratégies monétaristes des banques centrales qui, à contre-courant, luttent dogmatiquement contre une inflation imaginaire, disparue depuis plus de 12 ans.
Le capitalisme est-il entré dans sa phase d’autodestruction ?
Nous ne vivons pas une nième crise économique cyclique, comme s’en nourrit perpétuellement le système. Nous sommes entrés dans la phase historique de crise du système capitaliste néolibéral lui-même.
Le système a fonctionné jusqu’ici sur la base de la captation, toujours croissante, des profits créés par les salariés dans les mains d’un petit nombre d’intérêts privés, puis, après l’effondrement de la pyramide de Ponzi mondiale, sur celle de la socialisation des pertes. C’est terminé : compte tenu du niveau abyssal de leurs dettes (la dette mondiale est en passe de dépasser le PIB) et de leurs déficits, les Etats ne pourront plus éponger toute destruction de valeur supplémentaire ni continuer à soutenir l’économie. D’autant que la dé-consommation de masse va encore obérer gravement les rentrées de TVA.
Malgré les inévitables hausses des impôts que vont devoir payer les classes moyennes (les riches continueront d’y échapper), et qui autoalimenteront la baisse de la consommation, les contribuables ne suffiront plus. Ce sont désormais les citoyens (à commencer par les plus démunis) qui vont payer : accentuation de la précarisation de leur emploi, durcissement des conditions de travail et écrasement des salaires (travailler plus pour gagner moins) pour ceux qui ont la chance d’avoir un emploi, flambée phénoménale du chômage de masse (par centaines de millions d’individus dans le monde), diminution drastique des transferts sociaux, explosion des inégalités sociales et des écarts de richesse, désagrégation des mécanismes de solidarité et d’auto-défense (il n’y a pas de syndicats de pauvres).
Chacun pour soi, c’est-à-dire la loi du plus fort, risque d'être la règle de cette dé-mondialisation.
Quel est le taux de pauvreté que peut supporter une société, avant l’explosion sociale et le recours à la violence ? Mauvaise nouvelle (ou bonne nouvelle ?) : il y a de la marge ! De 13 % aujourd’hui en moyenne dans les pays développés, le taux de pauvreté pourrait sans doute doubler, sans causer de troubles irrémédiables. La capacité d’endurance des pauvres est toujours plus forte qu’on ne croit. Il suffit de regarder vivre les milliards d’habitants des pays en développement pour constater qu’on s’habitue à la misère. Les immenses bidonvilles indiens ou africains, qui jouxtent désormais les habitations des classes moyennes, prospèrent dans l’indifférence des autorités locales. Et qu’elles soient démocratiques ou dictatoriales n’y change rien.
Pourtant, nous recevons des signaux faibles, avant-coureurs de symptômes de violence : recrudescence des manifestations et troubles à l’ordre public, multiplication des grèves, séquestrations de patrons, développement des résidences protégées, vagues de suicides en entreprise (stade ultime de la violence que l’on retourne contre soi-même)…au Nord, émeutes de la faim au Sud …
On peut légitimement craindre la multiplication des mesures protectionnistes nationalistes, les victoires des partis populistes, l’exacerbation des fondamentalismes religieux, l’explosion du terrorisme…
C’est à peu près au moment où nous aurons atteint cet état de délabrement économique et social, que deux autres vagues inexorables rencontreront leurs effets de seuil : la crise démographique, qui vient grossir exponentiellement les rangs des pauvres, et la crise écologique (emballement des émissions de gaz à effet de serre, épuisement des ressources naturelles, pollutions en tous genres) qui accentuera la pression sur eux.
Il y a deux façons de changer le monde. La première s’appelle l’évolution : deux pas en avant, un en arrière, un sur le côté, au gré des rapports de force au sein de l’oligarchie, qui feront que les privilégiés concèderont quelques miettes compassionnelles aux défavorisés et au rythme lent du contre-pouvoir qu’est la démocratie, enchaînant essais, erreurs, corrections et adaptations darwiniennes. La seconde se nomme révolution : pour changer le monde, changer les dirigeants qui l’exploitent à leur profit personnel.
L’inflation galopante qui a suivi la crise des années 30 a conduit au nazisme et à la plus grande barbarie jamais connue de l’histoire de l’humanité. La spirale déflationniste qui menace, avec sa conséquence, l’envahissement généralisé de la pauvreté, mènera-t-elle le monde à l’anarchie et à l’effondrement de notre civilisation ? Comme on dit, le pire n’est jamais certain.
Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles qu’on n’ose pas, c’est parce qu’on n’ose pas que les choses sont difficiles – Sénèque
Responsabilité d'entreprise et éthique sont-elles solubles dans la mondialisation ?
Aux Editions de l'Aube
30 décembre 2009
On n'a encore rien vu
24 décembre 2009
La responsabilité d'entreprise n'a rien à voir avec la philanthropie.
Depuis une dizaine d’années, les entreprises s’efforcent de mieux s’ouvrir sur le monde, qu’elles soient contraintes et forcées par les opinions publiques (qui leur font très peu confiance pour contribuer au bien commun) et les ONG (qui prétendent représenter la société civile), ou qu’il s’agisse de démarches volontaires, voulues par quelques dirigeants éclairés, qui ont compris qu’être en phase avec les aspirations du monde et écouter l’ensemble de ses parties prenantes (pas seulement les marchés financiers) était source de création de valeur.
Ces démarches sont jeunes, donc peu matures, les normes n’existent pas encore et les référentiels sont peu stabilisés (l’ISO 26 000 n’est qu’une première pierre). D’autant qu’elles dépendent beaucoup des contextes culturels dans lesquels les entreprises - particulièrement les multinationales - évoluent. Il est donc naturel que règne une certaine confusion dans les concepts. Cette confusion a deux sources différentes : l’ignorance et le cynisme.
L’ignorance. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, un nombre significatif d’acteurs économiques, dirigeants, responsables, le nez sur le guidon de leur compte d’exploitation trimestriel, consacrent peu de temps à réfléchir à ces questions. S’ils ont lu, dans leur jeunesse, Max Weber, Hans Jonas ou Emmanuel Levinas, leur emploi du temps a rendu invisibles à leurs yeux les indispensables ponts qui relient la philosophie, la morale et l’éthique, la marche du monde, les valeurs des sociétés, et le fonctionnement des organisations humaines. Ce déficit culturel explique largement les mélanges des genres entre développement durable (concept macroéconomique, qui s’applique mal à l’acteur microéconomique qu’est l’entreprise), responsabilité sociétale de l’entreprise (impossibilité de traduire en un seul mot le ‘social’ anglais), responsabilité sociale et environnementale (RSE), responsabilité (tout court) d’entreprise, entreprise citoyenne (comme si ce qualificatif pouvait s’appliquer à autre chose qu’à un individu)…
La responsabilité d’une entreprise, quelles que soient son activité et son utilité sociale, consiste à chercher à satisfaire au mieux chacune de ses parties prenantes (aux intérêts naturellement contradictoires) et à minimiser ses externalités négatives (cas des impacts environnementaux par exemple). L’objectif est de générer ainsi une survaleur sur le long terme et de la redistribuer équitablement, de façon à entretenir le cercle vertueux de la fidélité de ses partenaires. Cet impératif n’a rien à voir avec le mécénat d’entreprise, qui est du registre de la générosité facultative. Même si l’on peut intellectuellement classer la philanthropie dans le volet de la maximisation des externalités positives, avec l’arrière-pensée de la compensation des effets (un peu comme on le dit de la compensation des émissions de CO2).
Le cynisme. Beaucoup de décideurs et dirigeants du monde économique sont empreints d’un biais cognitif : leur croyance absolue dans l’automaticité et l’universalité des bienfaits du système libéral à base d’économie de marché et de capitalisme financier - qui les a placés là où ils sont - les empêche d’intégrer en profondeur les paramètres extra-financiers et la notion de long terme. Croire et faire croire que la RSE se limite à la philanthropie est une manière de nier et d’évacuer ce sujet contrariant. A l’instar de la philanthropie à l’américaine, avec ses galas de charité, ou bien des indulgences religieuses, qui permettent de se racheter une conscience à peu de frais, tout se passe comme si l’entreprise cherchait à redorer son image en détournant l’attention de son activité quotidienne.
Mais voilà que tout se complique. Depuis quelques années, cette saine séparation entre la poche droite (la responsabilité comme source de profit pérenne) et la poche gauche (la générosité, qui doit rester discrète) s’estompe. De nouveaux concepts, comme toujours venus d’outre-Atlantique, déplacent les frontières et introduisent un continuum : ils s’appellent bénévolat et mécénat de compétences (une manière innovante de valoriser les talents des collaborateurs, notamment ceux des seniors), partenariats ONG, financement et accompagnement des réseaux d’entrepreneurs sociaux, ‘philanthropic venture’, fonds de développement, ‘impact invest’, ‘capacity building’, base-de-la-pyramide…L’innovation sociale propose à l’entreprise de multiples voies pour renouveler ses modèles de développement. Elles vont bien au-delà des pratiques françaises actuelles, qui se limitent généralement à inciter les collaborateurs à donner de l’argent à une cause choisie par l’entreprise (comme s’ils étaient incapables de le faire par eux-mêmes dans leur vie privée)….ce qui n’est d’ailleurs en rien un indicateur d’un management responsable des employés.
Clarifier les concepts, réfléchir sur le fond des choses, s’interroger sur sa place dans la cité, développer une vision holistique du monde, remettre en cause les dogmes…sont des pré-requis indispensables à l’action de l’entreprise du 21ème siècle. Pour répondre à la demande de sens et pour reconquérir le désir des hommes d’entreprendre ensemble.
Ces démarches sont jeunes, donc peu matures, les normes n’existent pas encore et les référentiels sont peu stabilisés (l’ISO 26 000 n’est qu’une première pierre). D’autant qu’elles dépendent beaucoup des contextes culturels dans lesquels les entreprises - particulièrement les multinationales - évoluent. Il est donc naturel que règne une certaine confusion dans les concepts. Cette confusion a deux sources différentes : l’ignorance et le cynisme.
L’ignorance. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, un nombre significatif d’acteurs économiques, dirigeants, responsables, le nez sur le guidon de leur compte d’exploitation trimestriel, consacrent peu de temps à réfléchir à ces questions. S’ils ont lu, dans leur jeunesse, Max Weber, Hans Jonas ou Emmanuel Levinas, leur emploi du temps a rendu invisibles à leurs yeux les indispensables ponts qui relient la philosophie, la morale et l’éthique, la marche du monde, les valeurs des sociétés, et le fonctionnement des organisations humaines. Ce déficit culturel explique largement les mélanges des genres entre développement durable (concept macroéconomique, qui s’applique mal à l’acteur microéconomique qu’est l’entreprise), responsabilité sociétale de l’entreprise (impossibilité de traduire en un seul mot le ‘social’ anglais), responsabilité sociale et environnementale (RSE), responsabilité (tout court) d’entreprise, entreprise citoyenne (comme si ce qualificatif pouvait s’appliquer à autre chose qu’à un individu)…
La responsabilité d’une entreprise, quelles que soient son activité et son utilité sociale, consiste à chercher à satisfaire au mieux chacune de ses parties prenantes (aux intérêts naturellement contradictoires) et à minimiser ses externalités négatives (cas des impacts environnementaux par exemple). L’objectif est de générer ainsi une survaleur sur le long terme et de la redistribuer équitablement, de façon à entretenir le cercle vertueux de la fidélité de ses partenaires. Cet impératif n’a rien à voir avec le mécénat d’entreprise, qui est du registre de la générosité facultative. Même si l’on peut intellectuellement classer la philanthropie dans le volet de la maximisation des externalités positives, avec l’arrière-pensée de la compensation des effets (un peu comme on le dit de la compensation des émissions de CO2).
Le cynisme. Beaucoup de décideurs et dirigeants du monde économique sont empreints d’un biais cognitif : leur croyance absolue dans l’automaticité et l’universalité des bienfaits du système libéral à base d’économie de marché et de capitalisme financier - qui les a placés là où ils sont - les empêche d’intégrer en profondeur les paramètres extra-financiers et la notion de long terme. Croire et faire croire que la RSE se limite à la philanthropie est une manière de nier et d’évacuer ce sujet contrariant. A l’instar de la philanthropie à l’américaine, avec ses galas de charité, ou bien des indulgences religieuses, qui permettent de se racheter une conscience à peu de frais, tout se passe comme si l’entreprise cherchait à redorer son image en détournant l’attention de son activité quotidienne.
Mais voilà que tout se complique. Depuis quelques années, cette saine séparation entre la poche droite (la responsabilité comme source de profit pérenne) et la poche gauche (la générosité, qui doit rester discrète) s’estompe. De nouveaux concepts, comme toujours venus d’outre-Atlantique, déplacent les frontières et introduisent un continuum : ils s’appellent bénévolat et mécénat de compétences (une manière innovante de valoriser les talents des collaborateurs, notamment ceux des seniors), partenariats ONG, financement et accompagnement des réseaux d’entrepreneurs sociaux, ‘philanthropic venture’, fonds de développement, ‘impact invest’, ‘capacity building’, base-de-la-pyramide…L’innovation sociale propose à l’entreprise de multiples voies pour renouveler ses modèles de développement. Elles vont bien au-delà des pratiques françaises actuelles, qui se limitent généralement à inciter les collaborateurs à donner de l’argent à une cause choisie par l’entreprise (comme s’ils étaient incapables de le faire par eux-mêmes dans leur vie privée)….ce qui n’est d’ailleurs en rien un indicateur d’un management responsable des employés.
Clarifier les concepts, réfléchir sur le fond des choses, s’interroger sur sa place dans la cité, développer une vision holistique du monde, remettre en cause les dogmes…sont des pré-requis indispensables à l’action de l’entreprise du 21ème siècle. Pour répondre à la demande de sens et pour reconquérir le désir des hommes d’entreprendre ensemble.
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20 décembre 2009
Les leçons de Copenhague
Alors que les Chefs d’Etat représentent (la plupart du temps démocratiquement) leurs citoyens et que tous les citoyens du monde (ou presque) ne veulent pas d’un chaos climatique qui affecterait leurs conditions de vie ou celle de leurs enfants, ils ont échoué à trouver un accord. Pourquoi ? Parce que, sous l’effet de la mondialisation voulue par les décideurs, tous les pays du monde sont en guerre. En guerre économique, les uns contre les autres.
Les Chefs d’Etat sont-ils sous influence des grands lobbies industriels, notamment ceux liés au secteur énergétique, qu’ils soient producteurs ou gros utilisateurs ? Du moins de ceux, parmi eux, qui s’imagineraient que transformer leur outil de production, adapter leurs business models, remplacer la quantité par la qualité, trouver de nouveaux marchés à l’étranger… affecterait la rentabilité servie à leurs actionnaires. Les beaux discours sur l’innovation créatrice de valeur ne seraient-ils pas sincères ? Et que valent-ils devant la facilité des délocalisations ?
Mais qui peut croire que les intérêts des grandes entreprises sont nationaux ? Les multinationales n’ont pas de patrie, comme le capitalisme. Qui peut encore prétendre que Total est une entreprise française et Arcelor-Mittal une indienne ? Non, fausse piste, les raisons de l’échec sont à chercher ailleurs. Les Chefs d’Etat ne savent tout simplement pas comment découpler la croissance économique de leur pays et la préservation de l’environnement (qu’il soit local ou global), sur la durée d’un mandat électoral. Ils ne veulent pas d’une contrainte supplémentaire qui accentuerait le chômage dans les pays industrialisés ou freinerait le développement de ceux du Sud. Car, les chômeurs d’un côté, et les pauvres de l’autre, sont aussi des électeurs, autant que des sources d’ennuis. Les problèmes d’aujourd’hui ont plus de poids que ceux de demain. En donnant la préférence au présent de leurs électeurs, les élus renoncent à faire des calculs d’actualisation du bien-être sur le long terme. Ici et maintenant, chacun pour soi.
La terre n’est pas plate, elle est morcelée en une multitude d’îlots d’intérêts et d’égoïsmes privés (bien plus que 192). Dans ces conditions, la théorie des jeux (je n’avance que si tu avances, et réciproquement), appliquée à la problématique du bien commun, nous apprend qu’il n’y a que deux scenarios : « tous ou personne ». On s’en sort tous ensemble ou bien tout le monde coule sur le Titanic, les riches comme les pauvres.
Qui pouvait être assez naïf pour croire que l’usine à gaz onusienne, qui permet à chacun des 192 pays - quelle que soit son influence sur le monde - de mettre indéfiniment son grain de sel et le transformer en grain de sable, pouvait faire converger des intérêts privés vers l’intérêt général ? Si l’on savait gouverner le monde en l’absence de gouvernement mondial, cela se saurait et le problème de la faim dans le Sud - qui bizarrement fait couler beaucoup moins d’encre que celui du climat… - serait résolu depuis bien longtemps.
Toute l’Histoire, depuis les gallo-romains jusqu’au plan Marshall (et, espérons-le un jour, le conflit israélo-palestinien) , nous apprend qu’il n’y a qu’une seule issue pour la paix : comme les vainqueurs avec les vaincus, les forts doivent aider les faibles. En matière de climat, comme en matière de développement, le Nord doit aider le Sud.
Les gens ne veulent pas de la guerre économique, d’une mondialisation qui écrase les salaires et précarise les emplois des occidentaux même si, dans le même temps, elle sort de la pauvreté trois cent millions de chinois. Mais les chinois eux-mêmes veulent-ils d’un développement qui rend leur air irrespirable, leur eau polluée et leurs campagnes désertifiées ? Personne ne leur demande leur avis.
La vie serait douce si l’on ne nous forçait pas à lutter les uns contre les autres. Demain, nous demandera-t-on de construire des murs anti-réfugiés climatiques ?
Copenhague nous interroge : toujours chercher à qui profite le crime ?
Les Chefs d’Etat sont-ils sous influence des grands lobbies industriels, notamment ceux liés au secteur énergétique, qu’ils soient producteurs ou gros utilisateurs ? Du moins de ceux, parmi eux, qui s’imagineraient que transformer leur outil de production, adapter leurs business models, remplacer la quantité par la qualité, trouver de nouveaux marchés à l’étranger… affecterait la rentabilité servie à leurs actionnaires. Les beaux discours sur l’innovation créatrice de valeur ne seraient-ils pas sincères ? Et que valent-ils devant la facilité des délocalisations ?
Mais qui peut croire que les intérêts des grandes entreprises sont nationaux ? Les multinationales n’ont pas de patrie, comme le capitalisme. Qui peut encore prétendre que Total est une entreprise française et Arcelor-Mittal une indienne ? Non, fausse piste, les raisons de l’échec sont à chercher ailleurs. Les Chefs d’Etat ne savent tout simplement pas comment découpler la croissance économique de leur pays et la préservation de l’environnement (qu’il soit local ou global), sur la durée d’un mandat électoral. Ils ne veulent pas d’une contrainte supplémentaire qui accentuerait le chômage dans les pays industrialisés ou freinerait le développement de ceux du Sud. Car, les chômeurs d’un côté, et les pauvres de l’autre, sont aussi des électeurs, autant que des sources d’ennuis. Les problèmes d’aujourd’hui ont plus de poids que ceux de demain. En donnant la préférence au présent de leurs électeurs, les élus renoncent à faire des calculs d’actualisation du bien-être sur le long terme. Ici et maintenant, chacun pour soi.
La terre n’est pas plate, elle est morcelée en une multitude d’îlots d’intérêts et d’égoïsmes privés (bien plus que 192). Dans ces conditions, la théorie des jeux (je n’avance que si tu avances, et réciproquement), appliquée à la problématique du bien commun, nous apprend qu’il n’y a que deux scenarios : « tous ou personne ». On s’en sort tous ensemble ou bien tout le monde coule sur le Titanic, les riches comme les pauvres.
Qui pouvait être assez naïf pour croire que l’usine à gaz onusienne, qui permet à chacun des 192 pays - quelle que soit son influence sur le monde - de mettre indéfiniment son grain de sel et le transformer en grain de sable, pouvait faire converger des intérêts privés vers l’intérêt général ? Si l’on savait gouverner le monde en l’absence de gouvernement mondial, cela se saurait et le problème de la faim dans le Sud - qui bizarrement fait couler beaucoup moins d’encre que celui du climat… - serait résolu depuis bien longtemps.
Toute l’Histoire, depuis les gallo-romains jusqu’au plan Marshall (et, espérons-le un jour, le conflit israélo-palestinien) , nous apprend qu’il n’y a qu’une seule issue pour la paix : comme les vainqueurs avec les vaincus, les forts doivent aider les faibles. En matière de climat, comme en matière de développement, le Nord doit aider le Sud.
Les gens ne veulent pas de la guerre économique, d’une mondialisation qui écrase les salaires et précarise les emplois des occidentaux même si, dans le même temps, elle sort de la pauvreté trois cent millions de chinois. Mais les chinois eux-mêmes veulent-ils d’un développement qui rend leur air irrespirable, leur eau polluée et leurs campagnes désertifiées ? Personne ne leur demande leur avis.
La vie serait douce si l’on ne nous forçait pas à lutter les uns contre les autres. Demain, nous demandera-t-on de construire des murs anti-réfugiés climatiques ?
Copenhague nous interroge : toujours chercher à qui profite le crime ?
2 décembre 2009
L'argent responsable
Les banques, ou certaines d’entre elles - ou certains acteurs financiers - sont accusées par toutes les opinions publiques d’avoir fichu la planète en l’air et généré la plus grave crise économique depuis près d’un siècle. Le thème de l’argent responsable est à la une de tous les medias et l’image des banquiers est au plus bas. Décortiquons cette notion de responsabilité pour la finance.
Le rôle de la banque est de financer l’économie, c’est-à-dire de permettre aux personnes (physiques et morales), via l’argent qu’elle leur prête et la gestion de leur épargne, de réaliser leurs projets de vie. Au-delà du caractère universel de son objet social (tout le monde a un compte en banque), le service qu’elle rend ainsi à la société est inestimable et dans l’échelle de classement de la valeur des activités humaines selon leur utilité sociale, elle se situe sans conteste dans le haut de la liste (en tout cas au-dessus des fabricants de tabac, par exemple).
En agglomérant des millions de demandes unitaires, la banque permet aux lois statistiques des grands nombres de jouer en faveur de la mutualisation des risques, du lissage des volatilités des couples offre-demande, de l’optimisation des allocations de capitaux et de la diminution des coûts de transactions. Elle crée ainsi une sorte de chaîne de solidarité économique entre acteurs, à l’instar d’un assureur (où les primes des uns payent les sinistres des autres). Cette interdépendance peut s’avérer la meilleure (les dépôts des uns permettent les crédits des autres) ou la pire des choses (lorsqu’elle se transforme en pyramide mondiale de Ponzi). Cela dépend des critères de transparence et des garde-fous que leurs régulateurs imposent aux banques mais aussi de leur propre conception de leur responsabilité.
Car, comme pour toutes les autres activités, il y a différentes façons d’exercer le métier, plus ou moins responsables. Au-delà du strict respect des règlementations (la banque est une des activités les plus règlementées au monde), la responsabilité de la banque vis-à-vis du client emprunteur ou épargnant s’exprime en termes de transparence des conditions et tarifs, accessibilité et égalité d’accès aux produits et services, équité de traitement, pertinence des conseils adaptés aux situations personnelles (appétit / aversion au risque, horizon de temps, liquidité…). La question qu’est en droit de se poser chaque client est : ma banque agit-elle dans mon intérêt ? Or, chacun peut constater qu’en matière de satisfaction client, toutes les banques et tous leurs agents n’ont pas encore atteint l’excellence. La responsabilité par la qualité est un long chemin de progrès.
Mais désormais, les frontières de responsabilité sont repoussées encore plus loin par les sociétés civiles et les opinions publiques.
Qu’il s’agisse d’épargne liquide (noyée dans le grand chaudron des marchés du loyer de l’argent) ou des OPCVM, de l’assurance-vie, des titres en direct, du private equity, du capital venture, la banque n’est jamais qu’un intermédiaire (sauf exceptions, souvent conjoncturelles et temporaires, la banque n’a pas vraiment « d’argent à elle ») : à travers ses accès aux marchés financiers, l’argent des investisseurs va dans les entreprises ou finance les emprunts d’Etats, au service de la croissance privée ou publique.
Or aujourd’hui, certains épargnants s’intéressent à la destination finale de leur argent : les bénéficiaires ultimes ont-ils une utilité sociale, quelle est la nature de leurs impacts sur l’environnement et la société, leur façon de conduire les affaires est-elle propre ? Ils demandent à leur intermédiaire financier de leur proposer des supports qui prennent aussi en compte ces critères de responsabilité éthique, sociale, environnementale et de bonne gouvernance. Qu’il s’agisse d’ISR, de fonds thématiques environnementaux, de produits de partage ou solidaires, etc…il est de la responsabilité de la banque de stimuler cette demande naissante et de répondre au besoin de pédagogie en matière de traçabilité de l’épargne.
De même, si la banque n’est pas responsable des disparités de fiscalités entre pays, formatrices de paradis fiscaux, elle doit s’interroger en permanence sur les frontières entre l’optimisation et l’évasion.
Sur le volet des financements, les enjeux sont totalement symétriques : les projets, actifs, activités financés ont-ils des impacts négatifs sur la société et l’environnement ? La banque responsable doit mettre en place des dispositifs d’évaluation des dossiers de crédits qui prennent en compte les risques environnementaux et sociétaux. A la fin de la journée, assumer ses responsabilités, c’est signer en bas de la page en toute connaissance de cause.
Idem pour les activités de marchés : le trading pour compte propre, la confection de produits complexes basés sur des modèles mathématiques opaques, le jeu des effets de leviers, la préférence pour le court terme, les paris de casino, les spéculations des traders sur les marchés des matières premières agricoles …doivent désormais démontrer non seulement leur innocuité mais surtout leur utilité sociale.
Les banques ont une responsabilité phénoménale sur la marche du monde. Le défi de l’argent responsable est certainement l’un des plus stratégiques pour la banque de demain et la restauration durable de son image et de sa réputation. Relevons-le !
Le rôle de la banque est de financer l’économie, c’est-à-dire de permettre aux personnes (physiques et morales), via l’argent qu’elle leur prête et la gestion de leur épargne, de réaliser leurs projets de vie. Au-delà du caractère universel de son objet social (tout le monde a un compte en banque), le service qu’elle rend ainsi à la société est inestimable et dans l’échelle de classement de la valeur des activités humaines selon leur utilité sociale, elle se situe sans conteste dans le haut de la liste (en tout cas au-dessus des fabricants de tabac, par exemple).
En agglomérant des millions de demandes unitaires, la banque permet aux lois statistiques des grands nombres de jouer en faveur de la mutualisation des risques, du lissage des volatilités des couples offre-demande, de l’optimisation des allocations de capitaux et de la diminution des coûts de transactions. Elle crée ainsi une sorte de chaîne de solidarité économique entre acteurs, à l’instar d’un assureur (où les primes des uns payent les sinistres des autres). Cette interdépendance peut s’avérer la meilleure (les dépôts des uns permettent les crédits des autres) ou la pire des choses (lorsqu’elle se transforme en pyramide mondiale de Ponzi). Cela dépend des critères de transparence et des garde-fous que leurs régulateurs imposent aux banques mais aussi de leur propre conception de leur responsabilité.
Car, comme pour toutes les autres activités, il y a différentes façons d’exercer le métier, plus ou moins responsables. Au-delà du strict respect des règlementations (la banque est une des activités les plus règlementées au monde), la responsabilité de la banque vis-à-vis du client emprunteur ou épargnant s’exprime en termes de transparence des conditions et tarifs, accessibilité et égalité d’accès aux produits et services, équité de traitement, pertinence des conseils adaptés aux situations personnelles (appétit / aversion au risque, horizon de temps, liquidité…). La question qu’est en droit de se poser chaque client est : ma banque agit-elle dans mon intérêt ? Or, chacun peut constater qu’en matière de satisfaction client, toutes les banques et tous leurs agents n’ont pas encore atteint l’excellence. La responsabilité par la qualité est un long chemin de progrès.
Mais désormais, les frontières de responsabilité sont repoussées encore plus loin par les sociétés civiles et les opinions publiques.
Qu’il s’agisse d’épargne liquide (noyée dans le grand chaudron des marchés du loyer de l’argent) ou des OPCVM, de l’assurance-vie, des titres en direct, du private equity, du capital venture, la banque n’est jamais qu’un intermédiaire (sauf exceptions, souvent conjoncturelles et temporaires, la banque n’a pas vraiment « d’argent à elle ») : à travers ses accès aux marchés financiers, l’argent des investisseurs va dans les entreprises ou finance les emprunts d’Etats, au service de la croissance privée ou publique.
Or aujourd’hui, certains épargnants s’intéressent à la destination finale de leur argent : les bénéficiaires ultimes ont-ils une utilité sociale, quelle est la nature de leurs impacts sur l’environnement et la société, leur façon de conduire les affaires est-elle propre ? Ils demandent à leur intermédiaire financier de leur proposer des supports qui prennent aussi en compte ces critères de responsabilité éthique, sociale, environnementale et de bonne gouvernance. Qu’il s’agisse d’ISR, de fonds thématiques environnementaux, de produits de partage ou solidaires, etc…il est de la responsabilité de la banque de stimuler cette demande naissante et de répondre au besoin de pédagogie en matière de traçabilité de l’épargne.
De même, si la banque n’est pas responsable des disparités de fiscalités entre pays, formatrices de paradis fiscaux, elle doit s’interroger en permanence sur les frontières entre l’optimisation et l’évasion.
Sur le volet des financements, les enjeux sont totalement symétriques : les projets, actifs, activités financés ont-ils des impacts négatifs sur la société et l’environnement ? La banque responsable doit mettre en place des dispositifs d’évaluation des dossiers de crédits qui prennent en compte les risques environnementaux et sociétaux. A la fin de la journée, assumer ses responsabilités, c’est signer en bas de la page en toute connaissance de cause.
Idem pour les activités de marchés : le trading pour compte propre, la confection de produits complexes basés sur des modèles mathématiques opaques, le jeu des effets de leviers, la préférence pour le court terme, les paris de casino, les spéculations des traders sur les marchés des matières premières agricoles …doivent désormais démontrer non seulement leur innocuité mais surtout leur utilité sociale.
Les banques ont une responsabilité phénoménale sur la marche du monde. Le défi de l’argent responsable est certainement l’un des plus stratégiques pour la banque de demain et la restauration durable de son image et de sa réputation. Relevons-le !
16 novembre 2009
Réinventons l'Investissement Socialement Responsable
L’ISR est un concept flou et incompréhensible pour l’épargnant de base. Madame Michu - dont la culture financière est malheureusement trop faible - est d’abord victime de l’opacité du monde des OPCVM. Un demi-siècle après leur invention, plus de 90 % de nos concitoyens n’en possèdent pas (en direct) et le taux de détention des OPCVM actions plafonne à 5 %. Au-delà de la saine aversion des français aux casinos boursiers (qui a limité les dégâts de la crise sur leur patrimoine), les raisons sont à rechercher dans la relative inefficacité du marketing mix : (i) des performances qui suivent grosso modo les fluctuations des marchés (combien de gérants battent leur indice de référence ?) et qui sont obérées par les commissions (forcément plus élevées quand il y a deux intermédiaires à rémunérer : le réseau d’agence et le gestionnaire) et la fiscalité (ii) les « tambouilles » des gérants (entrées et sorties des valeurs qui composent les paniers) perçues comme peu transparentes par les porteurs (iii) le produit du mois, poussé par le réseau, qui serait toujours meilleur que le produit du mois précédent (iv) le produit maison, forcément supérieur à ceux des concurrents. Les soi-disant fonds à promesse et les fonds dynamiques (truffés de subprime toxiques) ont achevé de dégoûter les derniers gogos.
Au sein de ce petit monde, l’ISR n’occupe qu’environ 1 % du marché. Une niche dans la niche. Et pourtant, l’ISR recouvre à lui seul une collection hétéroclite de processus de gestion. On y trouve la gestion par exclusion (sans doute la plus compréhensible), venue du puritanisme américain : à la demande de congrégations religieuses ou autres associations d’épargnants qui ne veulent pas investir dans des secteurs particuliers (alcool, tabac, armement, pornographie..), des fonds d’exclusion ont été créés (surtout aux US). L’ISR recouvre aussi la gestion dite best-in-class, qui sélectionne les soi-disant meilleurs élèves de la classe d’actions considérée, du point de vue de la responsabilité - environnementale et sociale - de l’entreprise (RSE). Les bons et les mauvais points sont donnés par les analystes ISR des gestionnaires et les agences de notation extra-financières, selon des méthodologies peu matures, changeantes, empreintes de biais cognitifs et de partis pris idéologiques (le nucléaire, c’est mauvais), sur base d’informations publiques ou de réponses fatiguées à des questionnaires mal ciblés. Juger objectivement du degré de responsabilité d’une multinationale de plus de 100 000 collaborateurs dans 100 pays est très difficile donc très coûteux, tant les axes d’analyse sont nombreux, les données internes difficiles à obtenir et interpréter (les jeunes analystes des agences de notation n’ayant généralement jamais mis les pieds dans une entreprise). Ainsi Mme Michu, si elle est influencée par les campagnes de dénigrement de certaines ONG environnementalistes, ne comprendra pas pourquoi on trouve TOTAL - fleuron du CAC 40 et symbole de la réussite française - au sein de fonds dits éthiques (l’éthique n’ayant d’ailleurs absolument rien à voir avec le sujet). Même si son plus cher désir serait de voir son fils embauché par TOTAL et si elle n’a rien trouvé de mieux à mettre que de l’essence dans le réservoir de son automobile. On n’est pas à une contradiction près.
Cohabite aussi dans l’ISR la forme dite de l’engagement actionnarial, où les gérants de fonds accomplissent l’exploit d’exercer leurs droits de vote aux assemblées générales, avec le succès qu’on imagine.
Certains classent également dans l’ISR, les fonds dits thématiques comme les valeurs « vertes ». Comme si le fait d’être leader mondial du traitement des déchets signifiait automatiquement que l’on traite ses sous-traitants conformément aux Droits de l’homme.
Sont aussi déclarés cousins de l’ISR, les microscopiques fonds solidaires, où 5 à 10 % (waouh !) des montants sont investis dans des organisations labellisées « solidaires » et les fonds de partage où l’épargnant rétrocède une partie de ses revenus à des associations caritatives, sorte de philanthropie.
Enfin, d’aucuns prétendent que la finance islamique serait un compartiment de l’ISR, tant le mot responsabilité est un mot-valise qui voyage jusque dans les contrées des dogmes religieux. A contrario, financer le logement social ne serait pas responsable, puisque le microcosme de l’ISR exclut des produits comme le Livret A.
Fonds éthiques, fonds développement durable, fonds responsables, fonds verts, fonds solidaires, fonds religieux….on mélange tout et Mme Michu n’y comprend plus rien (ne lui parlez pas en plus d’ISR monétaire). Bref, une minitour de Babel, faite de sectes et de multiples forums créés pour promotionner leurs organisateurs. Cette confusion doit justement inciter les banques à déployer des trésors de pédagogie pour expliquer à leurs clients où va leur argent et son utilité sociale.
Pendant ce temps-là, les analystes financiers, imperturbables, font tourner leurs tableurs Excel avec leurs sempiternels Discounted Cash Flows. Mais ceux qui ont participé à l’avant-dernière vague de destruction de valeur mondiale en valorisant les modèles fumeux de la bulle internet n’ont pas de leçons à donner.
La cible est pourtant connue : c’est l’enrichissement du mainstream par incorporation dans les analyses financières des critères de responsabilité, en tant que sources de création ou de destruction de valeur (par non maîtrise des risques opérationnels), comme c’est déjà le cas pour certains paramètres extra-financiers (pertinence de la stratégie commerciale par exemple). L’entreprise est une boîte noire qui extériorise des résultats, selon des règles comptables mouvantes, non universelles et interprétables. La mesure de la bonne adéquation entre les moyens et les résultats passe par l’évaluation de sa capacité à fidéliser chacune de ses parties prenantes et à leur redistribuer équitablement la survaleur créée. Et ce, sur le long terme.
Je propose en effet de compléter le concept de responsabilité par celui de durée-fidélité. Les entreprises ont besoin d’actionnaires stables, capables de les aider dans leur croissance. Leur fidélité doit être reconnue et valorisée. L’économie française et européenne a besoin d’épargne longue, plus pour des raisons structurelles (la démographie) que conjoncturelles (la crise). La problématique fondamentale des retraites exige des solutions de protection des épargnants long terme, qui soient incitatives pour les jeunes épargnants et qui mutualisent efficacement les risques avec les vieux. Ces incitations doivent provenir d’une adaptation du cadre institutionnel, comptable, règlementaire et fiscal, au plan européen. Travaillons à ce nouveau référentiel harmonisé, créons un statut pour un produit d’épargne long terme paneuropéen (voire un label ou une certification pour rassurer Mme Michu ?).
Donner une prime au long terme, réduire la volatilité, construire un destin économique commun, créer de la confiance et du lien durable entre les acteurs, c’est la condition pour qu’aucun investissement ne soit jamais irresponsable et qu’on assiste un jour à la victoire des pères de famille sur les spéculateurs.
Au sein de ce petit monde, l’ISR n’occupe qu’environ 1 % du marché. Une niche dans la niche. Et pourtant, l’ISR recouvre à lui seul une collection hétéroclite de processus de gestion. On y trouve la gestion par exclusion (sans doute la plus compréhensible), venue du puritanisme américain : à la demande de congrégations religieuses ou autres associations d’épargnants qui ne veulent pas investir dans des secteurs particuliers (alcool, tabac, armement, pornographie..), des fonds d’exclusion ont été créés (surtout aux US). L’ISR recouvre aussi la gestion dite best-in-class, qui sélectionne les soi-disant meilleurs élèves de la classe d’actions considérée, du point de vue de la responsabilité - environnementale et sociale - de l’entreprise (RSE). Les bons et les mauvais points sont donnés par les analystes ISR des gestionnaires et les agences de notation extra-financières, selon des méthodologies peu matures, changeantes, empreintes de biais cognitifs et de partis pris idéologiques (le nucléaire, c’est mauvais), sur base d’informations publiques ou de réponses fatiguées à des questionnaires mal ciblés. Juger objectivement du degré de responsabilité d’une multinationale de plus de 100 000 collaborateurs dans 100 pays est très difficile donc très coûteux, tant les axes d’analyse sont nombreux, les données internes difficiles à obtenir et interpréter (les jeunes analystes des agences de notation n’ayant généralement jamais mis les pieds dans une entreprise). Ainsi Mme Michu, si elle est influencée par les campagnes de dénigrement de certaines ONG environnementalistes, ne comprendra pas pourquoi on trouve TOTAL - fleuron du CAC 40 et symbole de la réussite française - au sein de fonds dits éthiques (l’éthique n’ayant d’ailleurs absolument rien à voir avec le sujet). Même si son plus cher désir serait de voir son fils embauché par TOTAL et si elle n’a rien trouvé de mieux à mettre que de l’essence dans le réservoir de son automobile. On n’est pas à une contradiction près.
Cohabite aussi dans l’ISR la forme dite de l’engagement actionnarial, où les gérants de fonds accomplissent l’exploit d’exercer leurs droits de vote aux assemblées générales, avec le succès qu’on imagine.
Certains classent également dans l’ISR, les fonds dits thématiques comme les valeurs « vertes ». Comme si le fait d’être leader mondial du traitement des déchets signifiait automatiquement que l’on traite ses sous-traitants conformément aux Droits de l’homme.
Sont aussi déclarés cousins de l’ISR, les microscopiques fonds solidaires, où 5 à 10 % (waouh !) des montants sont investis dans des organisations labellisées « solidaires » et les fonds de partage où l’épargnant rétrocède une partie de ses revenus à des associations caritatives, sorte de philanthropie.
Enfin, d’aucuns prétendent que la finance islamique serait un compartiment de l’ISR, tant le mot responsabilité est un mot-valise qui voyage jusque dans les contrées des dogmes religieux. A contrario, financer le logement social ne serait pas responsable, puisque le microcosme de l’ISR exclut des produits comme le Livret A.
Fonds éthiques, fonds développement durable, fonds responsables, fonds verts, fonds solidaires, fonds religieux….on mélange tout et Mme Michu n’y comprend plus rien (ne lui parlez pas en plus d’ISR monétaire). Bref, une minitour de Babel, faite de sectes et de multiples forums créés pour promotionner leurs organisateurs. Cette confusion doit justement inciter les banques à déployer des trésors de pédagogie pour expliquer à leurs clients où va leur argent et son utilité sociale.
Pendant ce temps-là, les analystes financiers, imperturbables, font tourner leurs tableurs Excel avec leurs sempiternels Discounted Cash Flows. Mais ceux qui ont participé à l’avant-dernière vague de destruction de valeur mondiale en valorisant les modèles fumeux de la bulle internet n’ont pas de leçons à donner.
La cible est pourtant connue : c’est l’enrichissement du mainstream par incorporation dans les analyses financières des critères de responsabilité, en tant que sources de création ou de destruction de valeur (par non maîtrise des risques opérationnels), comme c’est déjà le cas pour certains paramètres extra-financiers (pertinence de la stratégie commerciale par exemple). L’entreprise est une boîte noire qui extériorise des résultats, selon des règles comptables mouvantes, non universelles et interprétables. La mesure de la bonne adéquation entre les moyens et les résultats passe par l’évaluation de sa capacité à fidéliser chacune de ses parties prenantes et à leur redistribuer équitablement la survaleur créée. Et ce, sur le long terme.
Je propose en effet de compléter le concept de responsabilité par celui de durée-fidélité. Les entreprises ont besoin d’actionnaires stables, capables de les aider dans leur croissance. Leur fidélité doit être reconnue et valorisée. L’économie française et européenne a besoin d’épargne longue, plus pour des raisons structurelles (la démographie) que conjoncturelles (la crise). La problématique fondamentale des retraites exige des solutions de protection des épargnants long terme, qui soient incitatives pour les jeunes épargnants et qui mutualisent efficacement les risques avec les vieux. Ces incitations doivent provenir d’une adaptation du cadre institutionnel, comptable, règlementaire et fiscal, au plan européen. Travaillons à ce nouveau référentiel harmonisé, créons un statut pour un produit d’épargne long terme paneuropéen (voire un label ou une certification pour rassurer Mme Michu ?).
Donner une prime au long terme, réduire la volatilité, construire un destin économique commun, créer de la confiance et du lien durable entre les acteurs, c’est la condition pour qu’aucun investissement ne soit jamais irresponsable et qu’on assiste un jour à la victoire des pères de famille sur les spéculateurs.
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19 septembre 2009
Pourquoi la responsabilité d'entreprise crée de la valeur
Existe-t-il encore des décideurs qui ne seraient pas totalement convaincus qu’il est de l’intérêt économique de l’entreprise de se comporter de façon responsable ? Les éternels sceptiques et quelques négationnistes du développement durable auraient du mal à défendre que des comportements irresponsables ou qualifiés comme tels par certains (c’est bien là tout le problème) créent de la valeur sur la durée.
La responsabilité d’entreprise, c’est d’abord de la bonne gestion : diminuer les risques opérationnels, réduire les gaspillages, saisir les opportunités commerciales des nouveaux marchés du développement durable (technologies propres, énergies renouvelables, bas-de-la-pyramide…), stimuler l’innovation via la diversité dans l’entreprise, nouer des partenariats avec la société civile, anticiper les inévitables durcissements des règlementations afin de créer les standards de demain… La responsabilité sociale et environnementale (RSE) offre aujourd’hui des occasions historiques de diminuer ses risques et ses frais généraux, autant que d’augmenter son chiffre d’affaires.
La RSE s’appuie sur l’écoute des parties prenantes et la recherche de leur satisfaction : écouter ses clients pour répondre à leurs besoins est la base de la bonne gestion de toute organisation commerciale. La théorie de la RSE prétend que c’est aussi le cas pour chacune des autres parties prenantes. C’est là que les choses se compliquent, du fait de la grande hétérogénéité des différents groupes de partenaires (alors que le marketing a inventé la segmentation clientèle). S’agissant de la partie prenante « personnel », mesurer les ressorts de motivation de chaque salarié, rémunérer les efforts et résultats avec justice, donner à chacun la place qu’il mérite, éliminer les biais cognitifs en matière de discrimination…est un art difficile. Quant à la partie prenante « actionnaires », elle est formée d’investisseurs hétéroclites qui n’ont pas les mêmes objectifs de combinaisons risque-rentabilité-durée et qui votent avec les pieds. Les fournisseurs, eux, sont encore trop peu écoutés et trop souvent pressurisés. Enfin, la société civile, influencée par les medias, veut tout et son contraire.
L’objectif de la RSE est de renforcer l’attractivité de l’entreprise vis-à-vis de ses parties prenantes, en les traitant avec loyauté et transparence et en instaurant des rapports de confiance dans la durée. De mon point de vue, la clef s’appelle fidélité : fidéliser ses clients est beaucoup plus rentable que d’avoir à en conquérir de nouveaux, fidéliser ses collaborateurs coûte moins cher que de gérer démissions, embauches et formations en permanence, fidéliser ses actionnaires aussi, nouer des partenariats avec ses fournisseurs idem ...
Chaque fonction de l’entreprise doit donc s’interroger sur ce que signifie le mot responsable pour elle-même (marketing responsable, communication responsable, vente responsable, achats responsables, finance responsable …) et comment créer cette fidélité.
Mais le véritable enjeu réside dans la répartition de la valeur, tant dans l’espace que dans le temps.
Dans l’espace. Comment rétribuer équitablement chaque partie prenante alors que l’intérêt des uns est en conflit naturel avec celui des autres ? La partie prenante la plus délicate à traiter d’un point de vue économique s’appelle société ou environnement, puisque les externalités négatives, non payées par l’entreprise, doivent être évaluées à l’aune de leurs impacts sur sa réputation, afin d’être compensées. Même si aucune entreprise ne peut se développer durablement dans un environnement dégradé, jusqu’où contribuer à la réparation des dégradations, causées par elle et par tous les autres acteurs ?
Chaque fonction chargée d’une partie prenante travaille séparément, en faisant de son mieux (le marketing gère les prix, la RH les salaires, les achats les coûts fournisseurs, la Direction financière le dividende, le mécénat les dons …), mais très peu d’entreprises ont une gestion globale des priorités, des conflits d’intérêt et de la répartition de la valeur, qui soit véritablement multi parties prenantes.
Dans le temps. L’articulation du conflit court terme - long terme est aussi un exercice difficile (tant dans l’entreprise qu’au niveau des Etats ou de chaque individu). Faut-il réaliser telle action qui créerait de la valeur immédiatement mais au détriment du long terme ? Réduire les investissements en formation du personnel génère un effet positif immédiat sur les comptes mais vraisemblablement un impact négatif à long terme si les compétences des employés ne sont pas entretenues. Idem pour la modernisation de l’outil de travail. Arbitrer entre court et long terme est une des missions essentielles des dirigeants.
En fin de compte, la RSE n’est rien d’autre que du management intelligent. Actionner efficacement le levier de profitabilité qu’est la RSE nécessite trois facteurs clefs de succès. Innover dans les méthodes de questionnement stratégique et de résolutions de dilemmes. Des compétences managériales multidisciplinaires de haut niveau. Et - cela va sans dire - des dirigeants au comportement éthique irréprochable.
La responsabilité d’entreprise, c’est d’abord de la bonne gestion : diminuer les risques opérationnels, réduire les gaspillages, saisir les opportunités commerciales des nouveaux marchés du développement durable (technologies propres, énergies renouvelables, bas-de-la-pyramide…), stimuler l’innovation via la diversité dans l’entreprise, nouer des partenariats avec la société civile, anticiper les inévitables durcissements des règlementations afin de créer les standards de demain… La responsabilité sociale et environnementale (RSE) offre aujourd’hui des occasions historiques de diminuer ses risques et ses frais généraux, autant que d’augmenter son chiffre d’affaires.
La RSE s’appuie sur l’écoute des parties prenantes et la recherche de leur satisfaction : écouter ses clients pour répondre à leurs besoins est la base de la bonne gestion de toute organisation commerciale. La théorie de la RSE prétend que c’est aussi le cas pour chacune des autres parties prenantes. C’est là que les choses se compliquent, du fait de la grande hétérogénéité des différents groupes de partenaires (alors que le marketing a inventé la segmentation clientèle). S’agissant de la partie prenante « personnel », mesurer les ressorts de motivation de chaque salarié, rémunérer les efforts et résultats avec justice, donner à chacun la place qu’il mérite, éliminer les biais cognitifs en matière de discrimination…est un art difficile. Quant à la partie prenante « actionnaires », elle est formée d’investisseurs hétéroclites qui n’ont pas les mêmes objectifs de combinaisons risque-rentabilité-durée et qui votent avec les pieds. Les fournisseurs, eux, sont encore trop peu écoutés et trop souvent pressurisés. Enfin, la société civile, influencée par les medias, veut tout et son contraire.
L’objectif de la RSE est de renforcer l’attractivité de l’entreprise vis-à-vis de ses parties prenantes, en les traitant avec loyauté et transparence et en instaurant des rapports de confiance dans la durée. De mon point de vue, la clef s’appelle fidélité : fidéliser ses clients est beaucoup plus rentable que d’avoir à en conquérir de nouveaux, fidéliser ses collaborateurs coûte moins cher que de gérer démissions, embauches et formations en permanence, fidéliser ses actionnaires aussi, nouer des partenariats avec ses fournisseurs idem ...
Chaque fonction de l’entreprise doit donc s’interroger sur ce que signifie le mot responsable pour elle-même (marketing responsable, communication responsable, vente responsable, achats responsables, finance responsable …) et comment créer cette fidélité.
Mais le véritable enjeu réside dans la répartition de la valeur, tant dans l’espace que dans le temps.
Dans l’espace. Comment rétribuer équitablement chaque partie prenante alors que l’intérêt des uns est en conflit naturel avec celui des autres ? La partie prenante la plus délicate à traiter d’un point de vue économique s’appelle société ou environnement, puisque les externalités négatives, non payées par l’entreprise, doivent être évaluées à l’aune de leurs impacts sur sa réputation, afin d’être compensées. Même si aucune entreprise ne peut se développer durablement dans un environnement dégradé, jusqu’où contribuer à la réparation des dégradations, causées par elle et par tous les autres acteurs ?
Chaque fonction chargée d’une partie prenante travaille séparément, en faisant de son mieux (le marketing gère les prix, la RH les salaires, les achats les coûts fournisseurs, la Direction financière le dividende, le mécénat les dons …), mais très peu d’entreprises ont une gestion globale des priorités, des conflits d’intérêt et de la répartition de la valeur, qui soit véritablement multi parties prenantes.
Dans le temps. L’articulation du conflit court terme - long terme est aussi un exercice difficile (tant dans l’entreprise qu’au niveau des Etats ou de chaque individu). Faut-il réaliser telle action qui créerait de la valeur immédiatement mais au détriment du long terme ? Réduire les investissements en formation du personnel génère un effet positif immédiat sur les comptes mais vraisemblablement un impact négatif à long terme si les compétences des employés ne sont pas entretenues. Idem pour la modernisation de l’outil de travail. Arbitrer entre court et long terme est une des missions essentielles des dirigeants.
En fin de compte, la RSE n’est rien d’autre que du management intelligent. Actionner efficacement le levier de profitabilité qu’est la RSE nécessite trois facteurs clefs de succès. Innover dans les méthodes de questionnement stratégique et de résolutions de dilemmes. Des compétences managériales multidisciplinaires de haut niveau. Et - cela va sans dire - des dirigeants au comportement éthique irréprochable.
Halte au greenwashing !
Au secours ! Après des années d’ignorance voire de déni, le marketing, la communication et la publicité viennent de découvrir le développement durable. On peut s’attendre au pire. Il suffit de regarder les publicités dans nos journaux pour de grosses cylindrées émettant 200 g de CO2 par km, qualifiées de responsables ou de durables. Le marketing, dont la fonction est, par essence, de susciter les besoins, de pousser à l’hyperconsommation et de vendre du rêve, vient de comprendre l’intérêt de surfer sur la vague. Il vise désormais bien au-delà du marché des bobos, qui achètent en mai leurs pommes bio venues d’Argentine, 40 % plus cher. Tout est désormais vert, tout est durable, tout est responsable, on mélange tout. Le développement durable serait à la mode, c’est à dire éphémère, bel oxymore ! Déjà que le concept, holistique par construction, était difficilement appréhendable par les esprits cartésiens de nos décideurs, voilà que le développement durable serait partout, comme Jésus. Pas étonnant que ses partisans les plus fervents soient parfois considérés comme membres d’une secte religieuse, qui croie au développement durable, sphère de l’aspirationel, du subjectif et du qualitatif. Alors que le développement durable est une démarche de progrès continu, basée sur des faits et chiffres (et non des opinions), méthodique, professionnelle, complexe (à la croisée de plusieurs disciplines scientifiques) et collégiale, dont la finalité est de créer, dans la durée, un surcroît de valeur à partager équitablement.
Le risque est grand de susciter l’incompréhension puis le rejet du bébé avec l’eau du bain. Et de donner raison aux derniers négationnistes qui font semblant de croire que le développement durable est, au mieux, une idéologie de baba-cool du Larzac, au pire, une alternative au libéralisme. Evitons de réduire à néant les laborieux efforts des Directions du développement durable de nos entreprises, qui depuis une dizaine d’années, s’échinent à convaincre leur management que le développement durable est une machine à créer de la valeur et non un moyen de s’acheter une belle image. Et de freiner la capacité d’innover et d’entreprendre des solutions nouvelles. Les entreprises doivent faire d’abord et dire ensuite. Dans cet ordre.
Toute manipulation de l’opinion est une opération dangereuse, où tout le monde risque d’y perdre, et au premier chef, la réputation de l’entreprise. Alors que la période de crise que nous traversons, qui trouve son origine dans l’irresponsabilité, l’incompétence et la cupidité, devrait au contraire nous ramener aux fondamentaux, à l’éthique et à la transparence.
A voir l’emballement médiatique et les réactions d’extrême naïveté que suscite un récent film documentaire (pas différent de la demi-douzaine qui l’ont précédé), les bras nous en tombent ! Après 90 mn de belles images (ouf, on découvre que la terre est belle), puis 3 mn d’éoliennes sur fond de soleil couchant, le message est qu’il faut couper l’eau du robinet quand on se lave les dents. Alors que 80 % du gaspillage vient de l’agriculture intensive, sponsorisée par la politique agricole commune. On nous demande de consommer différemment, voire de consommer moins (en oubliant au passage le consommateur du Sud…), alors qu’il s’agit de produire différemment. Le développement durable n’est pas une question de demande mais un problème d’offre.
D’abord, le consommateur dispose d’un pouvoir d’achat de plus en plus comprimé : le revenu salarial moyen a baissé en France entre 1978 et 2005 (explosion des emplois précaires) ! Ensuite, il a rarement le choix. Quand il n’y a pas de transports en commun décents de banlieue à banlieue, quand on ne sait pas réfléchir collectivement aux problématiques imbriquées du transport et de l’urbanisme, doit-on culpabiliser le travailleur parce qu’il préfère endurer plusieurs heures d’embouteillages quotidiens, dans une voiture qui n’est pas électrique puisqu’elle n’existe pas ?
Les entreprises ne mettront à leur catalogue des offres performantes au plan environnemental et social, que si l’Etat, gardien du bien public, les invite à payer les coûts de leurs externalités, par un bon dosage entre les trois seuls moyens à sa disposition : la réglementation, la taxe ou l’organisation des marchés.
Le développement durable est une question économique et politique. Un choix de société et de civilisation est une affaire un peu trop sérieuse pour la laisser aux mains des régies publicitaires ou des cinéastes animaliers.
(1) blanchiment écologique
Le risque est grand de susciter l’incompréhension puis le rejet du bébé avec l’eau du bain. Et de donner raison aux derniers négationnistes qui font semblant de croire que le développement durable est, au mieux, une idéologie de baba-cool du Larzac, au pire, une alternative au libéralisme. Evitons de réduire à néant les laborieux efforts des Directions du développement durable de nos entreprises, qui depuis une dizaine d’années, s’échinent à convaincre leur management que le développement durable est une machine à créer de la valeur et non un moyen de s’acheter une belle image. Et de freiner la capacité d’innover et d’entreprendre des solutions nouvelles. Les entreprises doivent faire d’abord et dire ensuite. Dans cet ordre.
Toute manipulation de l’opinion est une opération dangereuse, où tout le monde risque d’y perdre, et au premier chef, la réputation de l’entreprise. Alors que la période de crise que nous traversons, qui trouve son origine dans l’irresponsabilité, l’incompétence et la cupidité, devrait au contraire nous ramener aux fondamentaux, à l’éthique et à la transparence.
A voir l’emballement médiatique et les réactions d’extrême naïveté que suscite un récent film documentaire (pas différent de la demi-douzaine qui l’ont précédé), les bras nous en tombent ! Après 90 mn de belles images (ouf, on découvre que la terre est belle), puis 3 mn d’éoliennes sur fond de soleil couchant, le message est qu’il faut couper l’eau du robinet quand on se lave les dents. Alors que 80 % du gaspillage vient de l’agriculture intensive, sponsorisée par la politique agricole commune. On nous demande de consommer différemment, voire de consommer moins (en oubliant au passage le consommateur du Sud…), alors qu’il s’agit de produire différemment. Le développement durable n’est pas une question de demande mais un problème d’offre.
D’abord, le consommateur dispose d’un pouvoir d’achat de plus en plus comprimé : le revenu salarial moyen a baissé en France entre 1978 et 2005 (explosion des emplois précaires) ! Ensuite, il a rarement le choix. Quand il n’y a pas de transports en commun décents de banlieue à banlieue, quand on ne sait pas réfléchir collectivement aux problématiques imbriquées du transport et de l’urbanisme, doit-on culpabiliser le travailleur parce qu’il préfère endurer plusieurs heures d’embouteillages quotidiens, dans une voiture qui n’est pas électrique puisqu’elle n’existe pas ?
Les entreprises ne mettront à leur catalogue des offres performantes au plan environnemental et social, que si l’Etat, gardien du bien public, les invite à payer les coûts de leurs externalités, par un bon dosage entre les trois seuls moyens à sa disposition : la réglementation, la taxe ou l’organisation des marchés.
Le développement durable est une question économique et politique. Un choix de société et de civilisation est une affaire un peu trop sérieuse pour la laisser aux mains des régies publicitaires ou des cinéastes animaliers.
(1) blanchiment écologique
30 avril 2009
Le prix à payer
Comme prévu par le Grenelle de l’environnement, les pouvoirs publics et les acteurs de la société civile s’apprêtent à travailler ensemble sur le sujet de la « contribution climat-énergie ».
Une partie du secteur industriel est déjà soumis au marché dit « cap & trade » de quotas de CO2, alors que le reste et le secteur dit « diffus » (l’essentiel des émissions) y échappent.
Partisans des quotas et défenseurs de la taxe carbone vont s’affronter. Quelles que soient les modalités qui seront éventuellement retenues (de leur côté, les Etats-Unis vont, semble-t-il, opter pour les quotas), il conviendra qu’elles s’appuient sur des principes directeurs et une gouvernance. Je propose 8 piliers pour une sagesse carbone.
1er principe, d’équilibre : aucun marché ne peut, à lui seul, internaliser spontanément les coûts des externalités négatives (ni d’ailleurs les bénéfices des externalités positives). Les instruments économiques actuels ne savent pas travailler automatiquement de façon optimale pour le bien public : étroitesse et cloisonnement des marchés de permis, hétérogénéité des incitations fiscales, trop forte sensibilité aux cycles économiques et aux différentiels de rythme entre les économies des 3 pôles (OCDE, BRIC, PED), divergences des intérêts nationaux et corporatistes, contre-productivité des effets des lobbies industriels et des positions oligopolistiques, coûts très élevés des transactions de marchés et de la bureaucratie (particulièrement au démarrage compte tenu de la faiblesse des volumes), effets d’aubaine, mouvements spéculatifs, manipulations de cours voire corruption des autorités…
Ce qui est vrai pour le marché l’est aussi pour le progrès technique. Il n’y a aucune raison pour que l’innovation technologique soit - du point de vue du climat - intrinsèquement « vertueuse » (le summum du progrès humain de notre civilisation de l’automobile ayant consisté à faire acheter des 4X4 à des citadins).
D’une manière ou d’une autre, et sans prononcer le gros mot d’économie administrée, l’intervention coordonnée des Etats éclairés est donc indispensable pour fournir le signal-prix dont les acteurs économiques ont besoin.
2ème principe, de cohérence : le nouveau dispositif doit s’intégrer harmonieusement dans un paysage déjà diversifié (voire confus) où de multiples instruments économiques incitent (plus ou moins efficacement) aux énergies renouvelables et aux technologies propres (tarifs de rachat de l’électricité verte, certificats verts, certificats d’économie d’énergie, TVA différenciée, bonus-malus…). Sans créer de distorsions (pas besoin de nouveaux paradis fiscaux verts…) et sans nous faire oublier l’objectif prioritaire de l’amélioration de l’efficacité énergétique, pour laquelle la réglementation, in fine, reste indispensable (personne ne s’interroge sur la valeur d’une molécule de CFC, désormais interdite). Dans tous les cas, un mécanisme d’ajustement aux frontières pour inclure le carbone importé devra être pris en considération, afin d’éviter les distorsions de concurrence internationale.
3ème principe, de lisibilité, progressivité et prédictibilité : le taux du Livret A est fixé par une formule mathématique (même si l’Etat, dans sa grande sagesse, peut y déroger dans l’intérêt général). La valeur carbone est liée aux objectifs globaux de réduction que les pays doivent se fixer, aujourd’hui une division par 2, au moins, des émissions mondiales de CO2 en 2050. Mais aussi à la pente de la courbe, car plus on tarde à agir plus on accroît le surcoût pour demain. La formule de prix doit intégrer (i) les évolutions des prix des énergies fossiles en les contrebalançant (sur le long terme, ils ne peuvent qu’augmenter, de par la diminution programmée de l’offre), avec un amortisseur de chocs (ii) un coefficient de progression dans le temps et selon les quantités (iii) un taux d’actualisation qui prennent en compte un degré de qualité de vie acceptable pour les générations futures.
4ème principe, d’efficacité : mieux vaut inciter l’amont (upstream), c’est-à-dire les producteurs, s’ils ont la possibilité de faire évoluer leur outil de travail et de faire jouer la concurrence verte entre leurs fournisseurs, sachant qu’une partie des coûts seulement sera répercutée sur l’acheteur final (effets de la concurrence et de l’innovation), que l’aval (downstream), c’est à dire le consommateur, lorsque celui-ci ne peut faire jouer les effets de substitution, à prix équivalent, s’il n’a pas le choix ou si son pouvoir d’achat ne lui permet aucune marge de manœuvre. A moins qu’un mécanisme redistributif équitable ne soit efficacement mis en place.
5ème principe, de redistribution : les sommes collectées (via la taxe ou via le revenu des enchères de 100 % des quotas ) doivent être réinjectées dans l’économie de l’environnement (et non se substituer budgétairement à une autre taxe, comme la taxe professionnelle), que ce soit directement, en les redistribuant équitablement à chaque citoyen (pour éviter les effets d’éviction sociale), ou indirectement, en subventionnant la recherche, l’innovation et les investissements dans les énergies sans carbone et la maîtrise de l’efficacité énergétique, à due proportion des efforts et résultats des acteurs vertueux.
6ème principe, d’universalité : 1 tonne de carbone ayant le même impact sur le climat, d’où qu’elle soit émise et par n’importe qui, le prix doit s’appliquer de façon homogène à l’ensemble des catégories d’acteurs et à l’ensemble des acteurs dans chaque catégorie. Le carbone est une monnaie, la monnaie doit être fongible et universelle (one dollar is one dollar). Certes, les coûts marginaux de réduction des émissions sont variables en fonction des secteurs de l’économie. Mais d’abord, personne n’oblige les entrepreneurs à rester faire carrière dans la fabrication de rejets toxiques. Les ruptures technologiques les forcent régulièrement à se reconvertir (qui pleure encore le sort des fabricants de calèches ?), pourquoi pas les ruptures écologiques ? Ensuite, un cloisonnement du dispositif par secteur limiterait la fluidité et l’efficacité des effets de masse du marché. Enfin, prétendre que réduire ses émissions serait forcément toujours coûteux est erroné. Au contraire, dans bien des cas, réduire ses consommations, transformer son business mix pour proposer des produits décarbonés sur des nouveaux marchés, ou mieux, passer du cycle rigide et coûteux ‘extraction-fabrication-transport-distribution-consommation-destruction’ à une économie de fonctionnalité circulaire, basée sur l’usage et des nouveaux services, est économiquement avantageux.
7ème principe, de réalité et adaptabilité : si la formule mathématique de fixation du prix du carbone doit être connue de tous les acteurs, le régulateur doit prévoir, à échéances régulières, d’en actualiser les paramètres, en fonction notamment de l’avancée des sciences et d’une meilleure connaissance des coûts (des préjudices et de leur réduction). Les phénomènes climatiques ne sont pas linéaires (ce qui est difficile à appréhender pour l’esprit humain), mais sujets à emballement une fois dépassés les seuils critiques. Lorsque les conséquences risquent l’irréversibilité, le principe de précaution doit se retrouver dans les chiffres.
8ème principe, de gouvernance (qui nous ramène au 1er) : le carbone est une nouvelle monnaie, toute monnaie doit être gérée par une Banque Centrale éclairée, chargée, en jouant sur la masse monétaire en circulation, de contribuer à une répartition équitable des effets de richesse entre les acteurs et dans le sens de l’intérêt général. Les partisans de la thèse du prix plafond ne manqueront pas de lui donner le droit de fixer des limites, comme le taux de l’usure, la vente à perte ou la vitesse sur les routes. Le principe s’applique aussi si c’est la taxe qui est choisie, le gouverneur, appelons-le OMC (Organisation Mondiale du Carbone), étant chargé de répartir équitablement le produit de la taxe entre les pays. A l’heure où les paradis fiscaux semblent disparaître, si on rêvait à une première harmonisation fiscale mondiale pour la survie de l’humanité ?
Même si les scientifiques n’osent pas encore affirmer publiquement que le seuil fatidique des 2 degrés d’accroissement de la température moyenne sera dépassé, tous les voyants sont dans le rouge. Le changement climatique qui s’annonce risque d’affecter voire de détruire des millions de vies humaines. Il reste un prix que ce propos se refuse à chiffrer : quel est le prix d’une vie humaine ?
Une partie du secteur industriel est déjà soumis au marché dit « cap & trade » de quotas de CO2, alors que le reste et le secteur dit « diffus » (l’essentiel des émissions) y échappent.
Partisans des quotas et défenseurs de la taxe carbone vont s’affronter. Quelles que soient les modalités qui seront éventuellement retenues (de leur côté, les Etats-Unis vont, semble-t-il, opter pour les quotas), il conviendra qu’elles s’appuient sur des principes directeurs et une gouvernance. Je propose 8 piliers pour une sagesse carbone.
1er principe, d’équilibre : aucun marché ne peut, à lui seul, internaliser spontanément les coûts des externalités négatives (ni d’ailleurs les bénéfices des externalités positives). Les instruments économiques actuels ne savent pas travailler automatiquement de façon optimale pour le bien public : étroitesse et cloisonnement des marchés de permis, hétérogénéité des incitations fiscales, trop forte sensibilité aux cycles économiques et aux différentiels de rythme entre les économies des 3 pôles (OCDE, BRIC, PED), divergences des intérêts nationaux et corporatistes, contre-productivité des effets des lobbies industriels et des positions oligopolistiques, coûts très élevés des transactions de marchés et de la bureaucratie (particulièrement au démarrage compte tenu de la faiblesse des volumes), effets d’aubaine, mouvements spéculatifs, manipulations de cours voire corruption des autorités…
Ce qui est vrai pour le marché l’est aussi pour le progrès technique. Il n’y a aucune raison pour que l’innovation technologique soit - du point de vue du climat - intrinsèquement « vertueuse » (le summum du progrès humain de notre civilisation de l’automobile ayant consisté à faire acheter des 4X4 à des citadins).
D’une manière ou d’une autre, et sans prononcer le gros mot d’économie administrée, l’intervention coordonnée des Etats éclairés est donc indispensable pour fournir le signal-prix dont les acteurs économiques ont besoin.
2ème principe, de cohérence : le nouveau dispositif doit s’intégrer harmonieusement dans un paysage déjà diversifié (voire confus) où de multiples instruments économiques incitent (plus ou moins efficacement) aux énergies renouvelables et aux technologies propres (tarifs de rachat de l’électricité verte, certificats verts, certificats d’économie d’énergie, TVA différenciée, bonus-malus…). Sans créer de distorsions (pas besoin de nouveaux paradis fiscaux verts…) et sans nous faire oublier l’objectif prioritaire de l’amélioration de l’efficacité énergétique, pour laquelle la réglementation, in fine, reste indispensable (personne ne s’interroge sur la valeur d’une molécule de CFC, désormais interdite). Dans tous les cas, un mécanisme d’ajustement aux frontières pour inclure le carbone importé devra être pris en considération, afin d’éviter les distorsions de concurrence internationale.
3ème principe, de lisibilité, progressivité et prédictibilité : le taux du Livret A est fixé par une formule mathématique (même si l’Etat, dans sa grande sagesse, peut y déroger dans l’intérêt général). La valeur carbone est liée aux objectifs globaux de réduction que les pays doivent se fixer, aujourd’hui une division par 2, au moins, des émissions mondiales de CO2 en 2050. Mais aussi à la pente de la courbe, car plus on tarde à agir plus on accroît le surcoût pour demain. La formule de prix doit intégrer (i) les évolutions des prix des énergies fossiles en les contrebalançant (sur le long terme, ils ne peuvent qu’augmenter, de par la diminution programmée de l’offre), avec un amortisseur de chocs (ii) un coefficient de progression dans le temps et selon les quantités (iii) un taux d’actualisation qui prennent en compte un degré de qualité de vie acceptable pour les générations futures.
4ème principe, d’efficacité : mieux vaut inciter l’amont (upstream), c’est-à-dire les producteurs, s’ils ont la possibilité de faire évoluer leur outil de travail et de faire jouer la concurrence verte entre leurs fournisseurs, sachant qu’une partie des coûts seulement sera répercutée sur l’acheteur final (effets de la concurrence et de l’innovation), que l’aval (downstream), c’est à dire le consommateur, lorsque celui-ci ne peut faire jouer les effets de substitution, à prix équivalent, s’il n’a pas le choix ou si son pouvoir d’achat ne lui permet aucune marge de manœuvre. A moins qu’un mécanisme redistributif équitable ne soit efficacement mis en place.
5ème principe, de redistribution : les sommes collectées (via la taxe ou via le revenu des enchères de 100 % des quotas ) doivent être réinjectées dans l’économie de l’environnement (et non se substituer budgétairement à une autre taxe, comme la taxe professionnelle), que ce soit directement, en les redistribuant équitablement à chaque citoyen (pour éviter les effets d’éviction sociale), ou indirectement, en subventionnant la recherche, l’innovation et les investissements dans les énergies sans carbone et la maîtrise de l’efficacité énergétique, à due proportion des efforts et résultats des acteurs vertueux.
6ème principe, d’universalité : 1 tonne de carbone ayant le même impact sur le climat, d’où qu’elle soit émise et par n’importe qui, le prix doit s’appliquer de façon homogène à l’ensemble des catégories d’acteurs et à l’ensemble des acteurs dans chaque catégorie. Le carbone est une monnaie, la monnaie doit être fongible et universelle (one dollar is one dollar). Certes, les coûts marginaux de réduction des émissions sont variables en fonction des secteurs de l’économie. Mais d’abord, personne n’oblige les entrepreneurs à rester faire carrière dans la fabrication de rejets toxiques. Les ruptures technologiques les forcent régulièrement à se reconvertir (qui pleure encore le sort des fabricants de calèches ?), pourquoi pas les ruptures écologiques ? Ensuite, un cloisonnement du dispositif par secteur limiterait la fluidité et l’efficacité des effets de masse du marché. Enfin, prétendre que réduire ses émissions serait forcément toujours coûteux est erroné. Au contraire, dans bien des cas, réduire ses consommations, transformer son business mix pour proposer des produits décarbonés sur des nouveaux marchés, ou mieux, passer du cycle rigide et coûteux ‘extraction-fabrication-transport-distribution-consommation-destruction’ à une économie de fonctionnalité circulaire, basée sur l’usage et des nouveaux services, est économiquement avantageux.
7ème principe, de réalité et adaptabilité : si la formule mathématique de fixation du prix du carbone doit être connue de tous les acteurs, le régulateur doit prévoir, à échéances régulières, d’en actualiser les paramètres, en fonction notamment de l’avancée des sciences et d’une meilleure connaissance des coûts (des préjudices et de leur réduction). Les phénomènes climatiques ne sont pas linéaires (ce qui est difficile à appréhender pour l’esprit humain), mais sujets à emballement une fois dépassés les seuils critiques. Lorsque les conséquences risquent l’irréversibilité, le principe de précaution doit se retrouver dans les chiffres.
8ème principe, de gouvernance (qui nous ramène au 1er) : le carbone est une nouvelle monnaie, toute monnaie doit être gérée par une Banque Centrale éclairée, chargée, en jouant sur la masse monétaire en circulation, de contribuer à une répartition équitable des effets de richesse entre les acteurs et dans le sens de l’intérêt général. Les partisans de la thèse du prix plafond ne manqueront pas de lui donner le droit de fixer des limites, comme le taux de l’usure, la vente à perte ou la vitesse sur les routes. Le principe s’applique aussi si c’est la taxe qui est choisie, le gouverneur, appelons-le OMC (Organisation Mondiale du Carbone), étant chargé de répartir équitablement le produit de la taxe entre les pays. A l’heure où les paradis fiscaux semblent disparaître, si on rêvait à une première harmonisation fiscale mondiale pour la survie de l’humanité ?
Même si les scientifiques n’osent pas encore affirmer publiquement que le seuil fatidique des 2 degrés d’accroissement de la température moyenne sera dépassé, tous les voyants sont dans le rouge. Le changement climatique qui s’annonce risque d’affecter voire de détruire des millions de vies humaines. Il reste un prix que ce propos se refuse à chiffrer : quel est le prix d’une vie humaine ?
14 mars 2009
Parution de l'essai "Responsabilité d'entreprise et éthique sont-elles solubles dans la mondialisation" aux Editions de l'Aube
Je vous invite à lire mon essai "Responsabilité d'entreprise et éthique son-elles solubles dans la mondialisation", paru aux Editions de l'Aube le 12 mars 2009.
En vente dans toutes les bonnes librairies, comme par exemple :
http://recherche.fnac.com/search/quick.do?text=philippe+laget+responsabilit%E9+%E9thique&category=book&bl=HGACrera&submitbtn=Ok
En vente dans toutes les bonnes librairies, comme par exemple :
http://recherche.fnac.com/search/quick.do?text=philippe+laget+responsabilit%E9+%E9thique&category=book&bl=HGACrera&submitbtn=Ok
23 octobre 2008
La crise : une formidable opportunité !
Crise politique, crise sécuritaire, crise boursière, crise financière, crise économique, crise sociale, crise environnementale, crise alimentaire, crise démographique, crise des valeurs…on dirait bien que le monde ne s’est jamais développé de façon aussi peu soutenable. Sous la pression d’une globalisation effrénée, que personne ne contrôle, beaucoup d’inégalités s’accentuent et une part considérable de la population de la planète vit dans le malheur. Finalement, ne serions-nous pas au début d’une crise de civilisation (occidentale) ? Ne serait-ce pas alors le moment magique pour refonder les règles qui gouvernent nos sociétés, dans le sens que nous recommande le développement durable ? Aura-t-on beaucoup d’autres occasions de remettre à plat les systèmes, avec l’objectif du bien commun et du bonheur du plus grand nombre ? De diriger l’économie (qui n’est qu’un moyen) au service de l’homme (qui reste la finalité), en valorisant le qualitatif par rapport au quantitatif. D’investir de façon socialement responsable. De partager nos bonnes pratiques à l’échelon planétaire, afin d’organiser la solidarité et mettre plus de moyens sur la coopération que sur la compétition. De bâtir des nouveaux instruments de gouvernance, qu’elle soit mondiale ou au niveau de chaque entreprise, chaque organisation, qui associent de façon équitable l’ensemble des parties prenantes.
Utopie ? Ou formidable défi à relever ensemble, qui mobiliserait les nouvelles technologies, l’esprit d’entreprendre et d’innovation, nos trésors d’imagination et de compétences pour résoudre nos problèmes à court terme (en commençant par la lutte contre pauvreté), mais sans pour autant hypothéquer l’avenir ?
Le rythme du monde est désormais cadencé par le fonctionnement des acteurs économiques que sont les entreprises. Leur responsabilité sur la bonne marche du progrès des sociétés est devenue primordiale.
L’entreprise bien gérée est celle qui développe sa responsabilité, de façon équilibrée, envers chacune de ses parties prenantes, depuis ses actionnaires jusqu’à la société civile au sein de laquelle elle agit.
Le monde attend beaucoup des entreprises et en même temps ne leur accorde qu’un niveau de confiance très limité, les considérant otages (au mieux) ou agents (au pire) de cette globalisation financière aveugle qui ne poursuit aucune finalité éthique.
L’entreprise doit désormais montrer comment elle travaille et démontrer que sa façon d’opérer satisfait tous ses partenaires et ne génère que des externalités positives.
A l’heure où la pression concurrentielle des marchés mondialisés n’a jamais été aussi forte, la différenciation des entreprises se fera, demain, moins par le quoi (les produits ou services qu’elles fournissent, dont les prix s’alignent vers le bas), que par le comment.
La responsabilité de l’entreprise passe par le développement organisé d’une culture éthique en son sein et par l’exemplarité de ses dirigeants.
C’est la clef pour le développement d’une économie verte et solidaire et d’un monde plus responsable. Donc, plus durable.
Utopie ? Ou formidable défi à relever ensemble, qui mobiliserait les nouvelles technologies, l’esprit d’entreprendre et d’innovation, nos trésors d’imagination et de compétences pour résoudre nos problèmes à court terme (en commençant par la lutte contre pauvreté), mais sans pour autant hypothéquer l’avenir ?
Le rythme du monde est désormais cadencé par le fonctionnement des acteurs économiques que sont les entreprises. Leur responsabilité sur la bonne marche du progrès des sociétés est devenue primordiale.
L’entreprise bien gérée est celle qui développe sa responsabilité, de façon équilibrée, envers chacune de ses parties prenantes, depuis ses actionnaires jusqu’à la société civile au sein de laquelle elle agit.
Le monde attend beaucoup des entreprises et en même temps ne leur accorde qu’un niveau de confiance très limité, les considérant otages (au mieux) ou agents (au pire) de cette globalisation financière aveugle qui ne poursuit aucune finalité éthique.
L’entreprise doit désormais montrer comment elle travaille et démontrer que sa façon d’opérer satisfait tous ses partenaires et ne génère que des externalités positives.
A l’heure où la pression concurrentielle des marchés mondialisés n’a jamais été aussi forte, la différenciation des entreprises se fera, demain, moins par le quoi (les produits ou services qu’elles fournissent, dont les prix s’alignent vers le bas), que par le comment.
La responsabilité de l’entreprise passe par le développement organisé d’une culture éthique en son sein et par l’exemplarité de ses dirigeants.
C’est la clef pour le développement d’une économie verte et solidaire et d’un monde plus responsable. Donc, plus durable.
28 janvier 2007
Pourquoi c'est si difficile de faire du développement durable
Le développement durable n’est à la mode que dans les media. Les questions qu’il pose existent, par construction, depuis l’aube de l’humanité. Mais en ce début du 21° siècle, à cette étape du développement des civilisations post-industrielles, ses enjeux sont devenus critiques et nous interpellent désormais sur les conditions de vie et de survie de l’espèce humaine.
Pourquoi n’arrivons-nous pas à soutenir l’équilibre économique, social et environnemental de notre développement ? Parce que le développement durable se heurte à deux puissants paradigmes, l’un temporel, l’autre spatial.
Paradigme temporel. Le développement durable, c’est s’intéresser aux besoins des générations futures. Qui peut prétendre les connaître ? Le système marchand et son marketing ont déjà du mal à satisfaire une partie des besoins actuels. Dans un monde aussi évolutif et incertain, les exercices de prospective sont aléatoires. D’autant que ce n’est pas le point fort de nos intellectuels. La prospective ne s’apprend malheureusement pas dans les grandes écoles ou universités françaises. L’Etat, dont les représentants ont les yeux rivés sur l’horizon de leurs mandatures, n’est pas suffisamment outillé (on sait ce qui es advenu du Commissariat au Plan), ni les entreprises (hormis quelques grands énergéticiens), pressées par le court-termisme des marchés financiers. La recherche est trop souvent tirée par des intérêts commerciaux et financiers immédiats, ce qui pénalise les innovations de rupture qu’il faut soutenir sur le long terme. Pourtant, il ne s’agit pas ici de prévoir le succès de je ne sais quel gadget technologique, mais bien les besoins de base tels que l’accès à l’eau, aux aliments, au logement, à la santé, à l’éducation, à la mobilité, à la démocratie, à l’égalité des chances, à la paix … au bonheur.
Et le citoyen ? Dans une société de consommation qui prône les valeurs de l’individualisme, comment vivre autrement qu’au quotidien, chacun pour soi ? Chaque homme a déjà fort à faire pour réussir sa propre vie, sans devoir surmonter ce sentiment d’angoisse que nous éprouvons tous lorsqu’il faut envisager un monde qui continuera sans nous. La philosophie occidentale ne nous aide pas : l’esprit de la plupart des doctrines, depuis le stoïcisme jusqu’au spinozisme, est de vivre au présent et non dans les lendemains qui chantent. L’art non plus, qui, depuis Ronsard, nous invite à «cueillir dès aujourd’hui les roses de la vie». Ne cherchons pas secours auprès des religions judéo-chrétiennes puisque l’Evangile (Matthieu 6.34) nous dit «Ne vous inquiétez point pour le lendemain, car le lendemain aura souci de lui-même. A chaque jour suffit sa peine ».
Bref, tout nous pousse à se laisser aller au « Après nous le déluge ».
Paradigme spatial. Le développement durable, c’est trouver des solutions gagnantes qui satisfassent les exigences, souvent contradictoires, de chacune des parties prenantes. Lorsque l’on doit répartir un gâteau de taille donnée (la valeur ajoutée créée par l’entreprise, par exemple), servir les uns ne peut se faire qu’au détriment des autres. Des réponses globales à des problématiques si imbriquées ne peuvent être apportées que si les équations sont posées de façon intégrée, en faisant dialoguer les experts. Or dans notre pays, les disciplines sont cloisonnées et les étiquettes bien collées, depuis l’école (les scientifiques d’un côté, les littéraires de l’autre), jusqu’à l’entreprise, où les commerciaux, les ingénieurs et les gestionnaires développent des cultures en silos. « Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées », la France reste encore fondamentalement un pays de paysans, attaché, via le cloisonnement des propriétés, à la parcellisation des pouvoirs, des idées et des vérités.
Qui réinventera l’honnête homme du 18° siècle, capable de jeter des passerelles entre les disciplines pour faire dialoguer ingénieurs, économistes, sociologues, philosophes, psychologues et historiens ? Le défi est d’autant plus grand que les clés du pouvoir sont détenues par des mâles, prédisposés aux techniques d’affrontement plutôt qu’aux stratégies de coopération. Le développement durable a besoin que les femmes, qui savent ce que donner la vie veut dire, arrivent aux commandes afin que les logiques de préservation l’emportent sur les faits d’armes.
C’est parce qu’il est si difficile que le combat pour le développement durable vaut la peine d’être mené. Ensemble, donnons tord au poète latin Catulle, qui pronostiquait déjà, deux cents ans avant notre ère : « Encore un peu de patience et tout finira mal ».
Pourquoi n’arrivons-nous pas à soutenir l’équilibre économique, social et environnemental de notre développement ? Parce que le développement durable se heurte à deux puissants paradigmes, l’un temporel, l’autre spatial.
Paradigme temporel. Le développement durable, c’est s’intéresser aux besoins des générations futures. Qui peut prétendre les connaître ? Le système marchand et son marketing ont déjà du mal à satisfaire une partie des besoins actuels. Dans un monde aussi évolutif et incertain, les exercices de prospective sont aléatoires. D’autant que ce n’est pas le point fort de nos intellectuels. La prospective ne s’apprend malheureusement pas dans les grandes écoles ou universités françaises. L’Etat, dont les représentants ont les yeux rivés sur l’horizon de leurs mandatures, n’est pas suffisamment outillé (on sait ce qui es advenu du Commissariat au Plan), ni les entreprises (hormis quelques grands énergéticiens), pressées par le court-termisme des marchés financiers. La recherche est trop souvent tirée par des intérêts commerciaux et financiers immédiats, ce qui pénalise les innovations de rupture qu’il faut soutenir sur le long terme. Pourtant, il ne s’agit pas ici de prévoir le succès de je ne sais quel gadget technologique, mais bien les besoins de base tels que l’accès à l’eau, aux aliments, au logement, à la santé, à l’éducation, à la mobilité, à la démocratie, à l’égalité des chances, à la paix … au bonheur.
Et le citoyen ? Dans une société de consommation qui prône les valeurs de l’individualisme, comment vivre autrement qu’au quotidien, chacun pour soi ? Chaque homme a déjà fort à faire pour réussir sa propre vie, sans devoir surmonter ce sentiment d’angoisse que nous éprouvons tous lorsqu’il faut envisager un monde qui continuera sans nous. La philosophie occidentale ne nous aide pas : l’esprit de la plupart des doctrines, depuis le stoïcisme jusqu’au spinozisme, est de vivre au présent et non dans les lendemains qui chantent. L’art non plus, qui, depuis Ronsard, nous invite à «cueillir dès aujourd’hui les roses de la vie». Ne cherchons pas secours auprès des religions judéo-chrétiennes puisque l’Evangile (Matthieu 6.34) nous dit «Ne vous inquiétez point pour le lendemain, car le lendemain aura souci de lui-même. A chaque jour suffit sa peine ».
Bref, tout nous pousse à se laisser aller au « Après nous le déluge ».
Paradigme spatial. Le développement durable, c’est trouver des solutions gagnantes qui satisfassent les exigences, souvent contradictoires, de chacune des parties prenantes. Lorsque l’on doit répartir un gâteau de taille donnée (la valeur ajoutée créée par l’entreprise, par exemple), servir les uns ne peut se faire qu’au détriment des autres. Des réponses globales à des problématiques si imbriquées ne peuvent être apportées que si les équations sont posées de façon intégrée, en faisant dialoguer les experts. Or dans notre pays, les disciplines sont cloisonnées et les étiquettes bien collées, depuis l’école (les scientifiques d’un côté, les littéraires de l’autre), jusqu’à l’entreprise, où les commerciaux, les ingénieurs et les gestionnaires développent des cultures en silos. « Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées », la France reste encore fondamentalement un pays de paysans, attaché, via le cloisonnement des propriétés, à la parcellisation des pouvoirs, des idées et des vérités.
Qui réinventera l’honnête homme du 18° siècle, capable de jeter des passerelles entre les disciplines pour faire dialoguer ingénieurs, économistes, sociologues, philosophes, psychologues et historiens ? Le défi est d’autant plus grand que les clés du pouvoir sont détenues par des mâles, prédisposés aux techniques d’affrontement plutôt qu’aux stratégies de coopération. Le développement durable a besoin que les femmes, qui savent ce que donner la vie veut dire, arrivent aux commandes afin que les logiques de préservation l’emportent sur les faits d’armes.
C’est parce qu’il est si difficile que le combat pour le développement durable vaut la peine d’être mené. Ensemble, donnons tord au poète latin Catulle, qui pronostiquait déjà, deux cents ans avant notre ère : « Encore un peu de patience et tout finira mal ».
9 janvier 2007
La diversité dans l'entreprise, source de richesse
La diversité est diverse. Elle ne se limite pas à la mixité et à l’internationalisation des cadres de Direction, comme le priorisent un certain nombre de grands Groupes français, qui, réalisant désormais près des deux tiers de leur chiffre d’affaires à l’international, avec plus de 50 % de leurs effectifs hors hexagone et plus de la moitié de leur capital détenu par des investisseurs étrangers, s’interrogent sur le concept de nationalité d’une entreprise et prennent conscience que leur Comité de Direction - formé essentiellement de quinquagénaires mâles diplômés des mêmes grandes écoles françaises - est resté un peu décalé face à la vitesse des succès de leur internationalisation.
La diversité inclut aussi la diversité des âges (ce qui signifie d’accepter de reconnaître que la gestion des seniors est un vrai sujet), la diversité des origines et des parcours professionnels (ce qui signifie de reconsidérer le culte français du diplôme), la diversité des origines ethniques, culturelles et confessionnelles (qui passe par la traque incessante du cancer de la discrimination), l’intégration et la valorisation des collaborateurs handicapés (ce qui impose une réflexion en profondeur sur les conditions de travail), la diversité des apparences physiques (ce qui implique de lutter quotidiennement contre les préjugés), etc.. La liste est longue des caractéristiques qui font que chaque être humain est différent. La diversité, au final, c’est chercher à travailler avec des gens qui ne pensent pas comme vous. C’est pourquoi c’est si difficile, tant chacun d’entre nous est naturellement enclin à recruter et se rapprocher d’individus qui nous ressemblent.
Or, c’est de la confrontation de la diversité des points de vue, des modes de pensée, des savoir-faire et des talents que naîtront les solutions les plus innovantes aux problèmes de plus en plus complexes et imbriqués de notre monde moderne.
Le degré de diversité d’une entreprise mesure sa capacité d’ouverture sur le monde et de remise en cause de ses pratiques traditionnelles.
Même s’il s’agit de matière humaine, la diversité ne doit pas rester l’apanage exclusif des DRH car le sujet implique l’ensemble des lignes managériales de l’entreprise.
Il s’agit en effet de mettre en place un véritable système de management de la diversité, à l’instar des systèmes de management de la Qualité. Ce système de management démarre par l’élaboration d’une politique de gestion de la diversité qui tienne compte des attentes des différentes parties prenantes et des enjeux stratégiques de l’entreprise. Il s’agit ensuite donner des objectifs atteignables et mesurables (le dogmatisme de la CNIL en France est un obstacle à prendre en compte). La troisième étape consiste à caractériser tous les processus RH et managériaux concernés (recrutement, formation, évaluation, gestion de carrière et de la mobilité, politique salariale, dialogue social, conditions de travail, gestion de la fidélité des collaborateurs, etc…) et à les optimiser du point de vue de la diversité à l’aide d’indicateurs de performance bien choisis. Il faut aussi mettre en oeuvre des dispositifs de recueil et de partage d’un référentiel des bonnes pratiques, car la diversité se fait sur le terrain. Quatrième étape : mesurer régulièrement les valeurs des indicateurs, auditer les pratiques, analyser les causes des dysfonctionnements et mettre en place les actions d’amélioration. L’ensemble du dispositif devra ensuite être revu annuellement en Comité de Direction (sans l’implication du top management, rien ne fonctionne). Enfin, la réussite de la démarche devra être promue par des plans de communication interne et externe.
Contrairement à ce que prétend Thomas Friedman, la Terre n’est pas plate. Elle n’est au contraire faite que de différences de cultures, de civilisations, de croyances, de façons de penser et de styles de vie, qui prennent leurs racines dans des histoires anciennes et que la mondialisation ne peut prendre le risque d’ignorer, sous prétexte qu’internet existe.
Quand les différences deviennent des écarts qui croissent, les tensions arrivent et de nouveaux murs (virtuels ou même réels) se dressent. L’entreprise intelligente doit agir au contraire pour que les différences s’additionnent, afin de faire de la diversité un véritable accélérateur de la création de valeur, une nouvelle source de performance.
Une entreprise à l’image du monde dans lequel elle évolue : vivante, ouverte, diversifiée et créatrice de richesses.
La diversité inclut aussi la diversité des âges (ce qui signifie d’accepter de reconnaître que la gestion des seniors est un vrai sujet), la diversité des origines et des parcours professionnels (ce qui signifie de reconsidérer le culte français du diplôme), la diversité des origines ethniques, culturelles et confessionnelles (qui passe par la traque incessante du cancer de la discrimination), l’intégration et la valorisation des collaborateurs handicapés (ce qui impose une réflexion en profondeur sur les conditions de travail), la diversité des apparences physiques (ce qui implique de lutter quotidiennement contre les préjugés), etc.. La liste est longue des caractéristiques qui font que chaque être humain est différent. La diversité, au final, c’est chercher à travailler avec des gens qui ne pensent pas comme vous. C’est pourquoi c’est si difficile, tant chacun d’entre nous est naturellement enclin à recruter et se rapprocher d’individus qui nous ressemblent.
Or, c’est de la confrontation de la diversité des points de vue, des modes de pensée, des savoir-faire et des talents que naîtront les solutions les plus innovantes aux problèmes de plus en plus complexes et imbriqués de notre monde moderne.
Le degré de diversité d’une entreprise mesure sa capacité d’ouverture sur le monde et de remise en cause de ses pratiques traditionnelles.
Même s’il s’agit de matière humaine, la diversité ne doit pas rester l’apanage exclusif des DRH car le sujet implique l’ensemble des lignes managériales de l’entreprise.
Il s’agit en effet de mettre en place un véritable système de management de la diversité, à l’instar des systèmes de management de la Qualité. Ce système de management démarre par l’élaboration d’une politique de gestion de la diversité qui tienne compte des attentes des différentes parties prenantes et des enjeux stratégiques de l’entreprise. Il s’agit ensuite donner des objectifs atteignables et mesurables (le dogmatisme de la CNIL en France est un obstacle à prendre en compte). La troisième étape consiste à caractériser tous les processus RH et managériaux concernés (recrutement, formation, évaluation, gestion de carrière et de la mobilité, politique salariale, dialogue social, conditions de travail, gestion de la fidélité des collaborateurs, etc…) et à les optimiser du point de vue de la diversité à l’aide d’indicateurs de performance bien choisis. Il faut aussi mettre en oeuvre des dispositifs de recueil et de partage d’un référentiel des bonnes pratiques, car la diversité se fait sur le terrain. Quatrième étape : mesurer régulièrement les valeurs des indicateurs, auditer les pratiques, analyser les causes des dysfonctionnements et mettre en place les actions d’amélioration. L’ensemble du dispositif devra ensuite être revu annuellement en Comité de Direction (sans l’implication du top management, rien ne fonctionne). Enfin, la réussite de la démarche devra être promue par des plans de communication interne et externe.
Contrairement à ce que prétend Thomas Friedman, la Terre n’est pas plate. Elle n’est au contraire faite que de différences de cultures, de civilisations, de croyances, de façons de penser et de styles de vie, qui prennent leurs racines dans des histoires anciennes et que la mondialisation ne peut prendre le risque d’ignorer, sous prétexte qu’internet existe.
Quand les différences deviennent des écarts qui croissent, les tensions arrivent et de nouveaux murs (virtuels ou même réels) se dressent. L’entreprise intelligente doit agir au contraire pour que les différences s’additionnent, afin de faire de la diversité un véritable accélérateur de la création de valeur, une nouvelle source de performance.
Une entreprise à l’image du monde dans lequel elle évolue : vivante, ouverte, diversifiée et créatrice de richesses.
8 décembre 2006
Pour une compétitivité des entreprises par la Qualité
Tout le monde connaît les principaux moteurs de l’amélioration de la compétitivité de l’industrie française : des investissements de R&D en hautes technologies plus importants, mieux ciblés et mieux coordonnés entre le public et le privé, plus de flexibilité sur les marchés du travail et moins de bureaucratie, des formations universitaires véritablement en phase avec les besoins du monde moderne,… Et surtout, compte tenu de l’arrivée à maturité d’une grande partie de nos marchés domestiques, la capacité à exporter nos productions, nos prestations et nos savoir-faire vers les nouveaux territoires à l’Est du globe. Cela passe essentiellement par la maîtrise de la qualité de nos produits et services. Car, compte tenu du réservoir inépuisable de main d’œuvre et de la différence de niveaux de vie des nouveaux géants que sont la Chine et l’Inde, la recherche d’une compétitivité par les coûts avec sa spirale infernale (bas coûts – bas salaires) serait suicidaire.
Toute démarche Qualité s’articule autour de deux axes principaux : la maîtrise et l’optimisation des grands processus-métiers de l’entreprise et l’écoute structurée de ses clients afin d’optimiser leur satisfaction.
Les démarches processus sont encore trop peu diffusées dans les entreprises françaises, aux organigrammes trop souvent cloisonnés (production, marketing, commercial, informatique, RH,…) et générateurs de dépenses d’énergie considérables aux interfaces, chaque silo préservant son pré-carré au détriment de l’intérêt du client final. Dans un contexte de spécialisation accrue et d’outsourcing des services supports, l’allongement et la désagrégation des chaînes de valeur rendent d’autant plus cruciale la maîtrise industrielle des processus clés. Les coûts de la non-qualité, qui sont souvent cachés et que l’entreprise sait mal mesurer, peuvent apporter jusqu’à 20 % de réserve de compétitivité.
Sur l’axe du relationnel client, beaucoup reste aussi à faire. Qui n’a pas été saisi par la médiocre qualité de service d’un certain nombre de plate-formes téléphoniques de service-après-vente, souvent externalisées et gérées de manière hyper-productiviste ? Bien qu’étant le pays le plus visité au monde, la France présente des marges de progrès en matière d’accueil, d’amabilité et d’esprit de service. Tout voyageur ou touriste peut constater le syndrome français du « chauffeur de taxi parisien », alors que servir le client devrait être considéré comme un honneur et un plaisir.
La formidable pression court-termiste à la baisse des coûts finit par peser dangereusement sur la qualité des produits et services. Les récents rappels de produits (automobiles, batteries, photocopieurs, micro-ordinateurs,...) constituent-ils un signal faible d'un risque de baisse généralisée de la qualité manufacturée ? La mondialisation nous conduit-elle vers un monde low cost où les produits dysfonctionnent et deviendraient tout aussi jetables que les employés qui les fabriquent ?
Nous ne pouvons que sortir par le haut et les réponses ne résident pas seulement dans le discours un peu tarte-à-la-crème sur l’innovation. Encore faut-il que l’innovation soit gérée comme un processus, c’est-à-dire avec les méthodes, les outils et les systèmes de management intégré des démarches Qualité, dont la gouvernance des pôles de compétitivité, par exemple, ferait bien de s’inspirer.
Les pouvoirs publics doivent encourager les entreprises à rejoindre, au sein de réseaux collaboratifs, la dynamique d’un mouvement français pour la Qualité, dont la flamme avait quelque peu décliné depuis les années 80. Pourquoi ne pas inciter financièrement ou fiscalement les PME à se faire certifier ISO ou à investir dans des programmes de formation à la Qualité ?
Plus qu’un enjeu de compétitivité motivant et fédérateur, la Qualité est la condition de survie de l’industrie et des services en France, c’est un véritable enjeu de société.
Toute démarche Qualité s’articule autour de deux axes principaux : la maîtrise et l’optimisation des grands processus-métiers de l’entreprise et l’écoute structurée de ses clients afin d’optimiser leur satisfaction.
Les démarches processus sont encore trop peu diffusées dans les entreprises françaises, aux organigrammes trop souvent cloisonnés (production, marketing, commercial, informatique, RH,…) et générateurs de dépenses d’énergie considérables aux interfaces, chaque silo préservant son pré-carré au détriment de l’intérêt du client final. Dans un contexte de spécialisation accrue et d’outsourcing des services supports, l’allongement et la désagrégation des chaînes de valeur rendent d’autant plus cruciale la maîtrise industrielle des processus clés. Les coûts de la non-qualité, qui sont souvent cachés et que l’entreprise sait mal mesurer, peuvent apporter jusqu’à 20 % de réserve de compétitivité.
Sur l’axe du relationnel client, beaucoup reste aussi à faire. Qui n’a pas été saisi par la médiocre qualité de service d’un certain nombre de plate-formes téléphoniques de service-après-vente, souvent externalisées et gérées de manière hyper-productiviste ? Bien qu’étant le pays le plus visité au monde, la France présente des marges de progrès en matière d’accueil, d’amabilité et d’esprit de service. Tout voyageur ou touriste peut constater le syndrome français du « chauffeur de taxi parisien », alors que servir le client devrait être considéré comme un honneur et un plaisir.
La formidable pression court-termiste à la baisse des coûts finit par peser dangereusement sur la qualité des produits et services. Les récents rappels de produits (automobiles, batteries, photocopieurs, micro-ordinateurs,...) constituent-ils un signal faible d'un risque de baisse généralisée de la qualité manufacturée ? La mondialisation nous conduit-elle vers un monde low cost où les produits dysfonctionnent et deviendraient tout aussi jetables que les employés qui les fabriquent ?
Nous ne pouvons que sortir par le haut et les réponses ne résident pas seulement dans le discours un peu tarte-à-la-crème sur l’innovation. Encore faut-il que l’innovation soit gérée comme un processus, c’est-à-dire avec les méthodes, les outils et les systèmes de management intégré des démarches Qualité, dont la gouvernance des pôles de compétitivité, par exemple, ferait bien de s’inspirer.
Les pouvoirs publics doivent encourager les entreprises à rejoindre, au sein de réseaux collaboratifs, la dynamique d’un mouvement français pour la Qualité, dont la flamme avait quelque peu décliné depuis les années 80. Pourquoi ne pas inciter financièrement ou fiscalement les PME à se faire certifier ISO ou à investir dans des programmes de formation à la Qualité ?
Plus qu’un enjeu de compétitivité motivant et fédérateur, la Qualité est la condition de survie de l’industrie et des services en France, c’est un véritable enjeu de société.
19 septembre 2006
Les apports des sciences et des technologies au développement durable
Il y a trois leviers principaux pour agir dans le sens du développement durable :
- l’action de la puissance publique : réglementation et fiscalité (avec son symétrique, la subvention), politiques d’aménagement du territoire, d’achats publics, politiques industrielles, de transport, de formation, de santé…
- les comportements des individus et des collectivités (principalement les entreprises)
- les sciences et technologies
De mon point de vue, ces trois leviers jouent à peu près à part égale.
Ils ne sont d’ailleurs pas indépendants, mais interagissent deux à deux (exemple de la recherche publique qui concourt à l’innovation technologique, exemple de l’acceptation par les citoyens du changement induit par les nouvelles technologies). Il est donc difficile d’isoler l’apport des sciences et technologies en dehors du contexte politique, culturel, social et économique dans lequel on se place. J’essayerai néanmoins de dégager quelques invariants en dressant un inventaire (non exhaustif) des principales technologies contributives à un développement soutenable, sachant que l’ensemble des disciplines scientifiques est concerné (c’est ce qui fait la difficulté du sujet), y compris la recherche fondamentale (une étude du MEFI de fin 2003 recense pas moins de 113 technologies de l’environnement).
Le rôle des technologies est d’ailleurs paradoxal : ce sont les technologies elles-mêmes, au service des activités humaines et de la mondialisation, qui sont en partie à l’origine de la question du développement durable (cf. l’accroissement des émissions de GES, qui est d’origine anthropique, les multiples atteintes de l’industrie à l’environnement naturel et la multiplicité des risques d’origine technologique). Sauront-elles résoudre les problèmes qu’elles ont créés ?
N’oublions pas pour autant de rappeler leur impact positif indirect : les technologies augmentent la productivité du travail (et la durée de la vie), qui est le principal facteur explicatif de la croissance et sans croissance économique, pas de développement durable.
Les domaines où leur apport est le plus fort sont bien évidemment l’environnement et le domaine socio-sanitaire, que l’on peut aborder :
- tant par les risques : risques climatiques dus à l’accroissement des émissions de GES (assurément l’un des plus grands risques), questions de sécurité (pollutions, sécurité alimentaire, …) et de destructions irréversibles (atteinte à la biodiversité notamment)
- que par les opportunités, pour lutter contre la pauvreté (problème N°1 de la planète), avec son cortège de corollaires : la faim, la mortalité (particulièrement la mortalité infantile), les maladies, l’accès à l’eau et l’insalubrité, l’insécurité, les inégalités, les guerres, la perte de la dignité, …
Il convient de distinguer deux grandes familles de technologies :
- d’une part, les techniques de production visant à diminuer les impacts environnementaux, que ce soit dans l’exploitation des ressources naturelles ou dans les procédés intermédiaires, tout au long des chaînes de valeur ajoutée, où l’ingénieur devra intégrer des contraintes supplémentaires, dans la résolution de ses équations multidimensionnelles visant à optimiser les performances, ou bien inventer des modes de production totalement nouveaux
- d’autre part, compte tenu de l’importance du patrimoine existant, les technologies de réparation et de réhabilitation : restauration du paysage, des écosystèmes, (particulièrement les milieux boisés), de la fertilité des sols, recharge des nappes phréatiques, réhabilitation des logements, requalification des quartiers sinistrés, guérisons des corps atteints par les nouvelles pandémies… autant de domaines variés et nouveaux où nos savoir-faire sont encore très jeunes
Les principaux domaines d’application de ces technologies sont au nombre de six :
- l’énergie et les ressources naturelles
- corollairement, les transports
- ainsi que l’habitat
- l’agriculture
- la santé
- les déchets
L’énergie et les ressources naturelles
C’est le secteur principal, très capitalistique et où les impacts sont à très long terme et pourtant l’effort de recherche y est insuffisant (1 à 2 % du CA seulement en Europe, bien moins qu’aux USA) par rapport à d’autres secteurs comme l’informatique.
L’enjeu est double : améliorer l’efficacité énergétique globale et réduire la dépendance aux énergies fossiles, émettrices de GES et non renouvelables.
Cependant, compte tenu du poids des énergies fossiles (qui représentent 80 % de la consommation mondiale), il convient de ne pas négliger de poursuivre l’amélioration des technologies de prospection et d’exploitation, de s’intéresser aussi aux nouvelles sources comme les huiles de schistes bitumeux et d’investir dans les technologies aval comme celle de la transformation du gaz naturel en combustible de substitution à l’essence (Gaz to liquid).
En contrepartie de l’effet d’accroissement des émissions de GES, on doit étudier les technologies de séquestration du carbone dans des formations géologiques de grande profondeur ou par minéralisation à l’état solide.
S’agissant du nucléaire, il y a deux axes de progrès principaux :
- d’une part, les technologies de production, avec l’EPR d’abord, puis le nucléaire de 4° génération (nouveau réacteur de fission nucléaire) et enfin, à plus long terme, la fusion thermonucléaire contrôlée (qui permet de se passer de l’uranium) avec les projets de type ITER
- d’autre part, les technologies de stockage des déchets
Concernant les énergies renouvelables, l’enjeu est d’améliorer leur compétitivité économique afin qu’elles sortent de leur marché de niche (l’effort français est d’ailleurs en dessous de celui de ses voisins européens).
Les technologies du solaire sont porteuses, essentiellement le photovoltaïque (procédés à base de films minces sur substrats verre ou acier, puis à plus long terme, matériaux polymères de troisième génération aux rendements de conversion supérieurs), qui présente un potentiel théorique considérable (la surface totale des toitures françaises est évaluée à 10 000 km2). Il faudra aussi s’intéresser, pour après-demain, aux tours solaires et stations solaires orbitales.
La géothermie des roches fracturées (rechercher la réduction des coûts de forage) est également prometteuse.
L’éolien, principale énergie renouvelable dont on pourrait attendre un développement significatif à court terme en France, devrait bénéficier d’apports significatifs des technologies de pointe de l’aéronautique et de l’électronique de puissance.
La biomasse, par son potentiel théorique (le quart de la consommation énergétique française), mérite aussi des investissements technologiques. En outre, participant au cycle du carbone, elle n’induit pas d’effet de serre. Les rendements de la bioélectricité pourraient être multipliés par deux par la mise au point des techniques de gazéification. La production de biocarburants à partir de biomasse lignocellulosique (forestière ou cultivée) par voie thermochimique (gaz de synthèse pour production de carburants liquides) ou biologique (fermentation alcoolique) permettrait d’accroître aussi les rendements. Autre exemple, la technique de production du charbon biomasse ou charbon vert, obtenu à partir de déchet végétal et non de bois, qu’il serait utile de fiabiliser au profit des pays en développement.
Les technologies de l’hydraulique classique sont assez bien maîtrisées, on peut néanmoins citer deux pistes de progrès potentiel, parmi d’autres : l’amélioration technique de la petite hydraulique (très utile aux pays en développement) et l’exploitation de la houle et des courants marins.
L’économie de l’hydrogène constitue un pan entier d’exploration prometteuse, y compris sur sa partie aval, par développement d’un réseau pour alimenter les piles à combustible mobiles ou fixes.
S’agissant de l’eau, l’enjeu est de mettre au point des technologies industrielles moins consommatrices d’eau et des technologies de recyclage de l’eau grâce à des procédés de filtration sophistiqués et des processus de production en boucle fermée. Par ailleurs, la désalinisation de l’eau de mer (notamment via l’énergie nucléaire) reste un important défi technologique.
Enfin, l’effort devra porter sur les techniques de stockage de l’énergie ainsi que sur la mise en œuvre de réseaux électriques intelligents, capables d’adapter l’offre et la demande.
De façon générale, les solutions passent souvent par l’association de plusieurs technologies énergétiques.
Les transports (1° poste d’émission de GES avec 25 % au niveau mondial et 27 % de la consommation énergétique)
Là aussi, avant d’améliorer, il faut réduire.
La réduction des déplacements privés et professionnels passe par la diffusion des technologies existantes (TIC), le développement de l’e-commerce, du télétravail, du e-learning, du haut débit (avec ou sans fil), qui permet la visiophonie / visioconférence.
Les technologies doivent rendre les automobiles plus légères et moins consommatrices. La problématique est de trouver les solutions de propulsion les plus performantes parmi un éventail assez large : moteurs électriques, hybrides, GPL, GNV, biocarburants, pile à combustible.
L’habitat (1° poste de consommation d’énergie)
Au-delà de l’optimisation des coûts des immeubles à Haute Qualité Environnementale, la cible est de savoir concevoir et fabriquer efficacement des bâtiments à énergie positive (notamment par intégration des énergies renouvelables : solaire photovoltaïque, bois et géothermie). Mais les plus gros gisements d’économie d’énergie résident aujourd’hui dans les techniques de réhabilitation.
L’agriculture
Même si l’apport des nouvelles technologies agricoles doit être tourné vers la lutte contre la malnutrition dans les pays en développement, le recours intensif à de la haute technologie pour augmenter les productions doit être surveillé (l’Union Européenne a bien fait d’interdire l’usage des hormones de croissance pour le bétail) et l’amélioration des techniques de traçabilité doit être poursuivi.
Mais l’enjeu est surtout de privilégier la qualité, pour laquelle l’adoption des pratiques agricoles durables est indispensable. L’agronomie doit devenir une véritable ingénierie écologique. Cette transformation passe par l’alliance entre :
- d’une part, le développement des nouvelles techniques agronomiques qui étudient les interactions complexes entre tous les éléments des écosystèmes ; les apports de la technologie concernent aussi la gestion fine des entrants agricoles : apporter engrais et produits phytosanitaires en bonne quantité et au bon endroit, sans gaspillage, sans pollution par lessivage et percolation des excès
- d’autre part, la mise en œuvre de pratiques agricoles biologiques, souvent ancestrales, que ce soit en matière de prévention de l’érosion de sols (cultures traditionnelles en terrasse), de l’appauvrissement des nutriments (rotations des cultures), d’élevage biologique (libre parcours), ou d’utilisation de l’eau (exemple de l’irrigation au goutte-à-goutte combinée avec les nouvelles techniques de détection de l’humidité des sols), etc…
L’agriculture, acteur de la gestion des milieux naturels, a besoin du développement des sciences impliquées dans la conservation de la biodiversité.
La santé
Au-delà du traitement des maladies de l’environnement elles-mêmes (amiante, saturnisme, légionellose, asthme, etc….) pour lequel notre courbe d’expérience est encore jeune, il n’est point besoin de démontrer l’apport de la recherche médicale et pharmaceutique, de la recherche clinique et biologique dans la lutte contre toutes les maladies infectieuses (qu’elles soient virales, bactériennes ou parasitaires), les maladies génétiques et les grandes pandémies (comme le SIDA).
Cette lutte a évidemment besoin des progrès de l’ingénierie génétique, des biotechnologies et des nanotechnologies.
La génétique et le travail sur les cellules souches promettent le meilleur comme le pire ; leur apport au développement durable et au bien-être de l’humanité en général est conditionné par l’instauration et le respect de protocoles de tests stricts et rigoureux, un contrôle éthique via l’utilisation raisonnée du principe de précaution - désormais inscrit dans notre Constitution - et des processus de décisions démocratiquement validés.
Les déchets (5 Milliards de tonnes pour les 25 pays de l’OCDE)
Les technologies doivent ici apporter leur concours sur chacun des trois volets : Réduire, Réutiliser, Recycler.
Il s’agit d’abord de limiter la production de déchets ultimes et de les stocker de façon « inoffensive » et réversible ; la notion de déchet ultime évolue en effet avec les progrès technologiques, d’où l’intérêt de la réversibilité (on recyclera peut-être demain les déchets ultimes d’aujourd’hui).
La réduction de l’usage du papier par exemple (multiplié par 10 en France sur les 10 dernières années) s’appuiera sur le développement de la communication électronique et les moyens de lecture sans papier (e-book) ou l’amélioration des techniques d’impression ou de photocopies recto verso.
Les technologies de recyclage doivent augmenter leur efficacité économique afin de couper le cercle vicieux volumes faibles / coûts importants (exemples : baisser les coûts des techniques de désencrage et de blanchiment ; décentraliser les usines de recyclage afin de diminuer les coûts de transport, ..).
Il faut aussi développer des technologies propres de traitement des déchets et des systèmes de réutilisation de la matière et de l’énergie issues du traitement des déchets (par incinération, gazéification, méthanisation ou compostage).
Plus largement, l’effet de levier sera encore supérieur si l’on arrive à mettre au point des chaînes intersectorielles et interentreprises de réutilisation de déchets respectifs.
Au-delà de ces six domaines principaux, bien d’autres secteurs de l’industrie ont besoin des apports des technologies pour se développer durablement et la plupart des procédés industriels sont concernés, ne serait-ce que sous l’aspect de la sécurité afin de prévenir les accidents technologiques et industriels.
Citons particulièrement tout le volet de l’éco-conception, qu’il s’agisse de mobiliers, de fabrication de vêtements (exemple : utilisation de textiles issus de plastiques recyclés) ou des appareils ménagers bruns et blancs, par la diminution de leur consommation électrique (le potentiel d’économie des cool appliances est de l’ordre de 20 %).
Pour les deux autres composants du développement durable, le piler économique et le piler social, ce sont les sciences politiques, humaines, morales, économiques et sociales qui doivent être mises à contribution, mais de manière coordonnée, de façon à appréhender une vision globale du monde, de ses enjeux et des solutions pour infléchir la route de nos sociétés vers un développement plus soutenable.
Quelles sont les principales conditions de succès pour que l’apport de ces sciences et technologies se réalise rapidement ?
Au-delà de l’action simultanée sur les deux autres leviers cités précédemment, l’intervention de l’Etat (sous forme de réglementations et d’incitations financières, négatives ou positives, afin de vaincre les lobbies installés et les réticences au changement) et les évolutions des comportements, on peut citer une douzaine de facteurs plus spécifiques :
- réduire la fracture numérique et élargir l’accès aux connaissances techniques et scientifiques au plus grand nombre
- par là même, assurer une meilleure diffusion de l’information sur le développement durable
- développer la formation en instaurant des véritables filières des technologies de l’environnement
- malgré les contraintes budgétaires (et le Pacte de stabilité en Europe), réallouer significativement les moyens au profit de la recherche (2,2 % du PIB en France, ce qui est en dessous de la médiane des autres pays développés) et favoriser les programmes internationaux de R&D (surtout interdisciplinaires), sans oublier d’y associer les pays du Sud ; renforcer la coopération au sein de la recherche, entre les différents organismes, agences et laboratoires d’une part, et entre le monde de la recherche et la société civile, d’autre part ; inciter à la multiplication des brevets (220 brevets par million d’habitants en France, ce qui est inférieur à la moyenne de l’Union Européenne)
- plus globalement, promouvoir l’interdisciplinarité en développant des outils d’intégration des disciplines via leur mise en réseau ; compte tenu de l’extrême imbrication des problèmes, l’enjeu est de limiter les cloisonnements des spécialités et le travail en silo et d’inventer des nouveaux modes de coopération entre spécialistes grâce à l’intervention transversale de généralistes éclairés
- définir et diffuser des normes, standards et référentiels, ainsi que des indicateurs pertinents, sans lesquels les progrès ne pourront pas être mesurés
- stimuler les transferts de technologies et de savoir-faire entre le Nord et le Sud
- apprendre à intégrer dans l’analyse des systèmes économiques le coût de leurs externalités négatives
- développer une approche intégrée de l’analyse financière et extra-financière des entreprises
- développer la science de la prospective
- donner des moyens de calculs massifs pour les modélisations mathématiques des systèmes complexes (exemple des prévisions climatiques)
- stimuler le secteur bancaire pour le financement du développement des nouvelles technologies (via le capital-risque notamment, deux fois moindre en Europe qu’aux USA) et des projets qui les mettent en œuvre ; son rôle est aussi important pour assurer les investisseurs et les opérateurs des différents marchés et bourses de l’énergie contre des variations de prix erratiques, via leur créativité dans l’ingénierie des opérations de marché ; de même, lorsqu’il s’agit d’assurer la sécurité et la liquidité des nouveaux marchés de quotas ou de certificats
Les retards pris dans la stratégie de Lisbonne, qui était censée faire de l’Union Européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici 2010 », sont extrêmement préoccupants.
L’économie du virtuel et de l’immatériel, dans laquelle les pays développés sont rentrés, ne doit pas nous faire oublier le monde réel - avec son secteur primaire - et que nous évoluons dans un espace fini où les ressources sont limitées.
En 1987, la Commission mondiale sur l’environnement et le développement durable avait proposé de « réorienter la technologie, lien essentiel entre les hommes et la nature » en privilégiant les technologies tenant compte des facteurs environnementaux et celles produisant des biens sociaux. Désormais, l’article 9 de la Charte de l’environnement stipule que « la recherche et l’innovation doivent apporter leurs concours à la préservation et à la mise en valeur de l’environnement ». Hier, les sciences et technologies étaient des potentialités, aujourd’hui elles sont en devoir.
- l’action de la puissance publique : réglementation et fiscalité (avec son symétrique, la subvention), politiques d’aménagement du territoire, d’achats publics, politiques industrielles, de transport, de formation, de santé…
- les comportements des individus et des collectivités (principalement les entreprises)
- les sciences et technologies
De mon point de vue, ces trois leviers jouent à peu près à part égale.
Ils ne sont d’ailleurs pas indépendants, mais interagissent deux à deux (exemple de la recherche publique qui concourt à l’innovation technologique, exemple de l’acceptation par les citoyens du changement induit par les nouvelles technologies). Il est donc difficile d’isoler l’apport des sciences et technologies en dehors du contexte politique, culturel, social et économique dans lequel on se place. J’essayerai néanmoins de dégager quelques invariants en dressant un inventaire (non exhaustif) des principales technologies contributives à un développement soutenable, sachant que l’ensemble des disciplines scientifiques est concerné (c’est ce qui fait la difficulté du sujet), y compris la recherche fondamentale (une étude du MEFI de fin 2003 recense pas moins de 113 technologies de l’environnement).
Le rôle des technologies est d’ailleurs paradoxal : ce sont les technologies elles-mêmes, au service des activités humaines et de la mondialisation, qui sont en partie à l’origine de la question du développement durable (cf. l’accroissement des émissions de GES, qui est d’origine anthropique, les multiples atteintes de l’industrie à l’environnement naturel et la multiplicité des risques d’origine technologique). Sauront-elles résoudre les problèmes qu’elles ont créés ?
N’oublions pas pour autant de rappeler leur impact positif indirect : les technologies augmentent la productivité du travail (et la durée de la vie), qui est le principal facteur explicatif de la croissance et sans croissance économique, pas de développement durable.
Les domaines où leur apport est le plus fort sont bien évidemment l’environnement et le domaine socio-sanitaire, que l’on peut aborder :
- tant par les risques : risques climatiques dus à l’accroissement des émissions de GES (assurément l’un des plus grands risques), questions de sécurité (pollutions, sécurité alimentaire, …) et de destructions irréversibles (atteinte à la biodiversité notamment)
- que par les opportunités, pour lutter contre la pauvreté (problème N°1 de la planète), avec son cortège de corollaires : la faim, la mortalité (particulièrement la mortalité infantile), les maladies, l’accès à l’eau et l’insalubrité, l’insécurité, les inégalités, les guerres, la perte de la dignité, …
Il convient de distinguer deux grandes familles de technologies :
- d’une part, les techniques de production visant à diminuer les impacts environnementaux, que ce soit dans l’exploitation des ressources naturelles ou dans les procédés intermédiaires, tout au long des chaînes de valeur ajoutée, où l’ingénieur devra intégrer des contraintes supplémentaires, dans la résolution de ses équations multidimensionnelles visant à optimiser les performances, ou bien inventer des modes de production totalement nouveaux
- d’autre part, compte tenu de l’importance du patrimoine existant, les technologies de réparation et de réhabilitation : restauration du paysage, des écosystèmes, (particulièrement les milieux boisés), de la fertilité des sols, recharge des nappes phréatiques, réhabilitation des logements, requalification des quartiers sinistrés, guérisons des corps atteints par les nouvelles pandémies… autant de domaines variés et nouveaux où nos savoir-faire sont encore très jeunes
Les principaux domaines d’application de ces technologies sont au nombre de six :
- l’énergie et les ressources naturelles
- corollairement, les transports
- ainsi que l’habitat
- l’agriculture
- la santé
- les déchets
L’énergie et les ressources naturelles
C’est le secteur principal, très capitalistique et où les impacts sont à très long terme et pourtant l’effort de recherche y est insuffisant (1 à 2 % du CA seulement en Europe, bien moins qu’aux USA) par rapport à d’autres secteurs comme l’informatique.
L’enjeu est double : améliorer l’efficacité énergétique globale et réduire la dépendance aux énergies fossiles, émettrices de GES et non renouvelables.
Cependant, compte tenu du poids des énergies fossiles (qui représentent 80 % de la consommation mondiale), il convient de ne pas négliger de poursuivre l’amélioration des technologies de prospection et d’exploitation, de s’intéresser aussi aux nouvelles sources comme les huiles de schistes bitumeux et d’investir dans les technologies aval comme celle de la transformation du gaz naturel en combustible de substitution à l’essence (Gaz to liquid).
En contrepartie de l’effet d’accroissement des émissions de GES, on doit étudier les technologies de séquestration du carbone dans des formations géologiques de grande profondeur ou par minéralisation à l’état solide.
S’agissant du nucléaire, il y a deux axes de progrès principaux :
- d’une part, les technologies de production, avec l’EPR d’abord, puis le nucléaire de 4° génération (nouveau réacteur de fission nucléaire) et enfin, à plus long terme, la fusion thermonucléaire contrôlée (qui permet de se passer de l’uranium) avec les projets de type ITER
- d’autre part, les technologies de stockage des déchets
Concernant les énergies renouvelables, l’enjeu est d’améliorer leur compétitivité économique afin qu’elles sortent de leur marché de niche (l’effort français est d’ailleurs en dessous de celui de ses voisins européens).
Les technologies du solaire sont porteuses, essentiellement le photovoltaïque (procédés à base de films minces sur substrats verre ou acier, puis à plus long terme, matériaux polymères de troisième génération aux rendements de conversion supérieurs), qui présente un potentiel théorique considérable (la surface totale des toitures françaises est évaluée à 10 000 km2). Il faudra aussi s’intéresser, pour après-demain, aux tours solaires et stations solaires orbitales.
La géothermie des roches fracturées (rechercher la réduction des coûts de forage) est également prometteuse.
L’éolien, principale énergie renouvelable dont on pourrait attendre un développement significatif à court terme en France, devrait bénéficier d’apports significatifs des technologies de pointe de l’aéronautique et de l’électronique de puissance.
La biomasse, par son potentiel théorique (le quart de la consommation énergétique française), mérite aussi des investissements technologiques. En outre, participant au cycle du carbone, elle n’induit pas d’effet de serre. Les rendements de la bioélectricité pourraient être multipliés par deux par la mise au point des techniques de gazéification. La production de biocarburants à partir de biomasse lignocellulosique (forestière ou cultivée) par voie thermochimique (gaz de synthèse pour production de carburants liquides) ou biologique (fermentation alcoolique) permettrait d’accroître aussi les rendements. Autre exemple, la technique de production du charbon biomasse ou charbon vert, obtenu à partir de déchet végétal et non de bois, qu’il serait utile de fiabiliser au profit des pays en développement.
Les technologies de l’hydraulique classique sont assez bien maîtrisées, on peut néanmoins citer deux pistes de progrès potentiel, parmi d’autres : l’amélioration technique de la petite hydraulique (très utile aux pays en développement) et l’exploitation de la houle et des courants marins.
L’économie de l’hydrogène constitue un pan entier d’exploration prometteuse, y compris sur sa partie aval, par développement d’un réseau pour alimenter les piles à combustible mobiles ou fixes.
S’agissant de l’eau, l’enjeu est de mettre au point des technologies industrielles moins consommatrices d’eau et des technologies de recyclage de l’eau grâce à des procédés de filtration sophistiqués et des processus de production en boucle fermée. Par ailleurs, la désalinisation de l’eau de mer (notamment via l’énergie nucléaire) reste un important défi technologique.
Enfin, l’effort devra porter sur les techniques de stockage de l’énergie ainsi que sur la mise en œuvre de réseaux électriques intelligents, capables d’adapter l’offre et la demande.
De façon générale, les solutions passent souvent par l’association de plusieurs technologies énergétiques.
Les transports (1° poste d’émission de GES avec 25 % au niveau mondial et 27 % de la consommation énergétique)
Là aussi, avant d’améliorer, il faut réduire.
La réduction des déplacements privés et professionnels passe par la diffusion des technologies existantes (TIC), le développement de l’e-commerce, du télétravail, du e-learning, du haut débit (avec ou sans fil), qui permet la visiophonie / visioconférence.
Les technologies doivent rendre les automobiles plus légères et moins consommatrices. La problématique est de trouver les solutions de propulsion les plus performantes parmi un éventail assez large : moteurs électriques, hybrides, GPL, GNV, biocarburants, pile à combustible.
L’habitat (1° poste de consommation d’énergie)
Au-delà de l’optimisation des coûts des immeubles à Haute Qualité Environnementale, la cible est de savoir concevoir et fabriquer efficacement des bâtiments à énergie positive (notamment par intégration des énergies renouvelables : solaire photovoltaïque, bois et géothermie). Mais les plus gros gisements d’économie d’énergie résident aujourd’hui dans les techniques de réhabilitation.
L’agriculture
Même si l’apport des nouvelles technologies agricoles doit être tourné vers la lutte contre la malnutrition dans les pays en développement, le recours intensif à de la haute technologie pour augmenter les productions doit être surveillé (l’Union Européenne a bien fait d’interdire l’usage des hormones de croissance pour le bétail) et l’amélioration des techniques de traçabilité doit être poursuivi.
Mais l’enjeu est surtout de privilégier la qualité, pour laquelle l’adoption des pratiques agricoles durables est indispensable. L’agronomie doit devenir une véritable ingénierie écologique. Cette transformation passe par l’alliance entre :
- d’une part, le développement des nouvelles techniques agronomiques qui étudient les interactions complexes entre tous les éléments des écosystèmes ; les apports de la technologie concernent aussi la gestion fine des entrants agricoles : apporter engrais et produits phytosanitaires en bonne quantité et au bon endroit, sans gaspillage, sans pollution par lessivage et percolation des excès
- d’autre part, la mise en œuvre de pratiques agricoles biologiques, souvent ancestrales, que ce soit en matière de prévention de l’érosion de sols (cultures traditionnelles en terrasse), de l’appauvrissement des nutriments (rotations des cultures), d’élevage biologique (libre parcours), ou d’utilisation de l’eau (exemple de l’irrigation au goutte-à-goutte combinée avec les nouvelles techniques de détection de l’humidité des sols), etc…
L’agriculture, acteur de la gestion des milieux naturels, a besoin du développement des sciences impliquées dans la conservation de la biodiversité.
La santé
Au-delà du traitement des maladies de l’environnement elles-mêmes (amiante, saturnisme, légionellose, asthme, etc….) pour lequel notre courbe d’expérience est encore jeune, il n’est point besoin de démontrer l’apport de la recherche médicale et pharmaceutique, de la recherche clinique et biologique dans la lutte contre toutes les maladies infectieuses (qu’elles soient virales, bactériennes ou parasitaires), les maladies génétiques et les grandes pandémies (comme le SIDA).
Cette lutte a évidemment besoin des progrès de l’ingénierie génétique, des biotechnologies et des nanotechnologies.
La génétique et le travail sur les cellules souches promettent le meilleur comme le pire ; leur apport au développement durable et au bien-être de l’humanité en général est conditionné par l’instauration et le respect de protocoles de tests stricts et rigoureux, un contrôle éthique via l’utilisation raisonnée du principe de précaution - désormais inscrit dans notre Constitution - et des processus de décisions démocratiquement validés.
Les déchets (5 Milliards de tonnes pour les 25 pays de l’OCDE)
Les technologies doivent ici apporter leur concours sur chacun des trois volets : Réduire, Réutiliser, Recycler.
Il s’agit d’abord de limiter la production de déchets ultimes et de les stocker de façon « inoffensive » et réversible ; la notion de déchet ultime évolue en effet avec les progrès technologiques, d’où l’intérêt de la réversibilité (on recyclera peut-être demain les déchets ultimes d’aujourd’hui).
La réduction de l’usage du papier par exemple (multiplié par 10 en France sur les 10 dernières années) s’appuiera sur le développement de la communication électronique et les moyens de lecture sans papier (e-book) ou l’amélioration des techniques d’impression ou de photocopies recto verso.
Les technologies de recyclage doivent augmenter leur efficacité économique afin de couper le cercle vicieux volumes faibles / coûts importants (exemples : baisser les coûts des techniques de désencrage et de blanchiment ; décentraliser les usines de recyclage afin de diminuer les coûts de transport, ..).
Il faut aussi développer des technologies propres de traitement des déchets et des systèmes de réutilisation de la matière et de l’énergie issues du traitement des déchets (par incinération, gazéification, méthanisation ou compostage).
Plus largement, l’effet de levier sera encore supérieur si l’on arrive à mettre au point des chaînes intersectorielles et interentreprises de réutilisation de déchets respectifs.
Au-delà de ces six domaines principaux, bien d’autres secteurs de l’industrie ont besoin des apports des technologies pour se développer durablement et la plupart des procédés industriels sont concernés, ne serait-ce que sous l’aspect de la sécurité afin de prévenir les accidents technologiques et industriels.
Citons particulièrement tout le volet de l’éco-conception, qu’il s’agisse de mobiliers, de fabrication de vêtements (exemple : utilisation de textiles issus de plastiques recyclés) ou des appareils ménagers bruns et blancs, par la diminution de leur consommation électrique (le potentiel d’économie des cool appliances est de l’ordre de 20 %).
Pour les deux autres composants du développement durable, le piler économique et le piler social, ce sont les sciences politiques, humaines, morales, économiques et sociales qui doivent être mises à contribution, mais de manière coordonnée, de façon à appréhender une vision globale du monde, de ses enjeux et des solutions pour infléchir la route de nos sociétés vers un développement plus soutenable.
Quelles sont les principales conditions de succès pour que l’apport de ces sciences et technologies se réalise rapidement ?
Au-delà de l’action simultanée sur les deux autres leviers cités précédemment, l’intervention de l’Etat (sous forme de réglementations et d’incitations financières, négatives ou positives, afin de vaincre les lobbies installés et les réticences au changement) et les évolutions des comportements, on peut citer une douzaine de facteurs plus spécifiques :
- réduire la fracture numérique et élargir l’accès aux connaissances techniques et scientifiques au plus grand nombre
- par là même, assurer une meilleure diffusion de l’information sur le développement durable
- développer la formation en instaurant des véritables filières des technologies de l’environnement
- malgré les contraintes budgétaires (et le Pacte de stabilité en Europe), réallouer significativement les moyens au profit de la recherche (2,2 % du PIB en France, ce qui est en dessous de la médiane des autres pays développés) et favoriser les programmes internationaux de R&D (surtout interdisciplinaires), sans oublier d’y associer les pays du Sud ; renforcer la coopération au sein de la recherche, entre les différents organismes, agences et laboratoires d’une part, et entre le monde de la recherche et la société civile, d’autre part ; inciter à la multiplication des brevets (220 brevets par million d’habitants en France, ce qui est inférieur à la moyenne de l’Union Européenne)
- plus globalement, promouvoir l’interdisciplinarité en développant des outils d’intégration des disciplines via leur mise en réseau ; compte tenu de l’extrême imbrication des problèmes, l’enjeu est de limiter les cloisonnements des spécialités et le travail en silo et d’inventer des nouveaux modes de coopération entre spécialistes grâce à l’intervention transversale de généralistes éclairés
- définir et diffuser des normes, standards et référentiels, ainsi que des indicateurs pertinents, sans lesquels les progrès ne pourront pas être mesurés
- stimuler les transferts de technologies et de savoir-faire entre le Nord et le Sud
- apprendre à intégrer dans l’analyse des systèmes économiques le coût de leurs externalités négatives
- développer une approche intégrée de l’analyse financière et extra-financière des entreprises
- développer la science de la prospective
- donner des moyens de calculs massifs pour les modélisations mathématiques des systèmes complexes (exemple des prévisions climatiques)
- stimuler le secteur bancaire pour le financement du développement des nouvelles technologies (via le capital-risque notamment, deux fois moindre en Europe qu’aux USA) et des projets qui les mettent en œuvre ; son rôle est aussi important pour assurer les investisseurs et les opérateurs des différents marchés et bourses de l’énergie contre des variations de prix erratiques, via leur créativité dans l’ingénierie des opérations de marché ; de même, lorsqu’il s’agit d’assurer la sécurité et la liquidité des nouveaux marchés de quotas ou de certificats
Les retards pris dans la stratégie de Lisbonne, qui était censée faire de l’Union Européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici 2010 », sont extrêmement préoccupants.
L’économie du virtuel et de l’immatériel, dans laquelle les pays développés sont rentrés, ne doit pas nous faire oublier le monde réel - avec son secteur primaire - et que nous évoluons dans un espace fini où les ressources sont limitées.
En 1987, la Commission mondiale sur l’environnement et le développement durable avait proposé de « réorienter la technologie, lien essentiel entre les hommes et la nature » en privilégiant les technologies tenant compte des facteurs environnementaux et celles produisant des biens sociaux. Désormais, l’article 9 de la Charte de l’environnement stipule que « la recherche et l’innovation doivent apporter leurs concours à la préservation et à la mise en valeur de l’environnement ». Hier, les sciences et technologies étaient des potentialités, aujourd’hui elles sont en devoir.
9 septembre 2006
Vers plus de fiscalité "verte" positive ?
Le considérable problème du changement climatique étant désormais reconnu et diagnostiqué par quasiment tous les experts, l’impératif de diminuer nos émissions de gaz à effet de serre tout en continuant de développer durablement nos économies n’échappe plus aux acteurs responsables.
Il y a trois leviers principaux à actionner vigoureusement, sans plus tarder, pour éviter la catastrophe à nos petits-enfants : l’apport de l’innovation et des nouvelles technologies - levier sans doute le plus puissant - le changement des comportements des individus et organisations, et l’action de la puissance publique.
Comme les changements d’habitudes de consommation et de production ne seront jamais spontanés et massifs, et que les problématiques sont globales, complexes et imbriquées, avec, partout, des phénomènes d’œuf et de poule entre l’offre et la demande, le troisième levier - l’incitation par les Pouvoirs publics - nous semble indispensable pour donner les bons signaux aux marchés.
Les Etats peuvent agir dans plusieurs directions. D’abord, via leurs politiques industrielles, énergétiques, agricoles, de santé, etc…, tant au plan national qu’européen, ils peuvent orienter les efforts de R&D et les investissements vers les éco-technologies. Bien sûr, ils peuvent aussi réglementer, citons par exemple les réglementations sur les performances énergétiques, qui se durcissent tous les 5 ans. Ils peuvent en outre créer les conditions d’émergence de nouveaux marchés ; c’est typiquement le cas avec le Protocole de Kyoto - premier pas louable - qui a généré la construction des marchés de la financiarisation du carbone et donné un prix de marché à une externalité. Ce pourrait être aussi le cas demain avec les certificats blancs d’économie d’énergie.
Leur dernière arme reste la fiscalité, qu’elle soit négative ou positive (crédits d’impôts,…). De tout temps, la fiscalité a stimulé les comportements et notamment ceux des acteurs financiers. Un grand pan de l’architecture du système de collecte de l’épargne en France repose sur l’incitation fiscale : l’assurance-vie serait-elle le produit financier préféré des français sans ses avantages fiscaux ? idem pour le PEA et bien d’autres placements. L’Etat sait orienter les flux d’argent vers des finalités macro-économiques et en faveur d’équilibres collectifs : les retraites, le logement social, l’actionnariat des entreprises françaises, l’innovation, etc. Pourquoi ne le ferait-il pas aussi au profit de l’environnement puisqu’il s’agit d’un bien commun ?
Certes, des mécanismes de crédits d’impôts sont déjà en place, notamment pour les particuliers qui entreprennent des travaux de rénovation, s’équipent en nouveaux appareils de chauffage qui réduisent leur consommation d’énergie ou recourent aux énergies renouvelables, mais ils sont encore trop peu connus et insuffisamment utilisés compte tenu de la quasi-absence de filières professionnelles d’installateurs dûment agréés.
D’autres mécanismes existent, comme la Taxe sur les Véhicules de Société, qui est désormais calculée selon le taux d’émission de CO2 par kilomètre. Ou bien par exemple l’exonération de la taxe foncière pour certains bâtiments neufs utilisant des énergies renouvelables. Les biocarburants bénéficient aussi d’une certaine défiscalisation, etc...
Mais l’Etat pourrait agir aussi sur les deux grandes familles de produits financiers : les placements d’une part et les financements de l’autre.
Parmi les placements, considérons d’abord l’épargne des ménages dite ‘bilantielle’, détenue sous forme de comptes, livrets ou Plans (elle s’élève à près de 900 Milliards EUR en France). La gamme est encombrée de multiples produits historiques et catégoriels : Livrets A, B, Bleus, Codevi (créé il y a plus de vingt ans pour relancer l’industrie en France…), Livret d’Epargne Populaire, Livret Jeune, etc…(on a même connu le Livret d’Epargne pour les Travailleurs Manuels !). Le moment ne serait-il pas venu de procéder à une simplification et une harmonisation de la réglementation (en gardant l’objectif de procurer aux banques des ressources longues et stables dont elles ont besoin pour leur politique de gestion d’actif-passif, compte tenu du succès de l’assurance-vie) ? Et d’en profiter pour y introduire une certaine dose de défiscalisation des intérêts pour une certaine masse d’épargne ‘verte’ qui permettrait des financements de la même couleur, pour des équipements labellisés contribuant à la réduction de la consommation d’énergie et des émissions de GES ? Ces prêts verts adossés seraient bonifiés par l’Etat ou bien à intérêts déductibles fiscalement.
Sans attendre le grand soir où l’architecture du système fiscal dans son ensemble serait redéployée plus clairement vers le bien collectif et les grandes priorités de la société et de la planète, pourrait-on arriver à ‘verdir’ de façon simple un produit existant ? Ce type de produits fonctionne d’ailleurs déjà efficacement aux Pays-Bas.
S’agissant ensuite de la gamme des OPCVM, pourquoi ne pas imaginer que les plus-values réalisées sur des fonds investis dans des valeurs ‘vertes’ (sociétés oeuvrant pour l’environnement, industries des énergies renouvelables,..) seraient exonérées de prélèvements fiscaux, pour autant que la labellisation des sociétés concernées soit bien sûr incontestable ?
Enfin, concernant le volet des financements, pourquoi ne pas appliquer aussi le mécanisme de déduction fiscale des intérêts des prêts, que Bercy connaît bien, sur les crédits-auto pour les véhicules rejetant moins de 120 grammes de CO2 par kilomètre par exemple ?
Bien d’autres dispositifs peuvent s’imaginer, pourvu qu’ils soient simples à mettre en oeuvre. En tout état de cause, le manque à gagner fiscal serait limité et même compensable - à enveloppe constante - par la suppression de quelques unes des multiples niches d’intérêt corporatiste qui encombrent le paysage actuel. Mais en tout cas, bien inférieur au coût des tonnes de CO2 évitées, actualisé sur de nombreuses années et calculé au prix d’un marché vraisemblablement haussier sur le long terme, malgré d’inévitables trous d’air de jeunesse.
Mais, surtout, un signal clair serait donné. L’écart entre les grandes déclarations (depuis le fameux « La maison brûle et nous regardons ailleurs ») et la réalité des actes devient insupportable pour un nombre croissant de nos concitoyens. Il n’est que temps d’accélérer l’action pour rejoindre la trajectoire du fameux ‘Facteur 4’. Que l’Etat montre l’exemple en ciblant ses incitations fiscales sur les secteurs du bâtiment et du transport routier, qui représentent environ 45 % des émissions de gaz à effet de serre. Les banques sauront alors pousser vers leurs clients les produits fiscalement verts et mettre ainsi la force de leurs réseaux de distribution au service d’un développement soutenable.
Il y a trois leviers principaux à actionner vigoureusement, sans plus tarder, pour éviter la catastrophe à nos petits-enfants : l’apport de l’innovation et des nouvelles technologies - levier sans doute le plus puissant - le changement des comportements des individus et organisations, et l’action de la puissance publique.
Comme les changements d’habitudes de consommation et de production ne seront jamais spontanés et massifs, et que les problématiques sont globales, complexes et imbriquées, avec, partout, des phénomènes d’œuf et de poule entre l’offre et la demande, le troisième levier - l’incitation par les Pouvoirs publics - nous semble indispensable pour donner les bons signaux aux marchés.
Les Etats peuvent agir dans plusieurs directions. D’abord, via leurs politiques industrielles, énergétiques, agricoles, de santé, etc…, tant au plan national qu’européen, ils peuvent orienter les efforts de R&D et les investissements vers les éco-technologies. Bien sûr, ils peuvent aussi réglementer, citons par exemple les réglementations sur les performances énergétiques, qui se durcissent tous les 5 ans. Ils peuvent en outre créer les conditions d’émergence de nouveaux marchés ; c’est typiquement le cas avec le Protocole de Kyoto - premier pas louable - qui a généré la construction des marchés de la financiarisation du carbone et donné un prix de marché à une externalité. Ce pourrait être aussi le cas demain avec les certificats blancs d’économie d’énergie.
Leur dernière arme reste la fiscalité, qu’elle soit négative ou positive (crédits d’impôts,…). De tout temps, la fiscalité a stimulé les comportements et notamment ceux des acteurs financiers. Un grand pan de l’architecture du système de collecte de l’épargne en France repose sur l’incitation fiscale : l’assurance-vie serait-elle le produit financier préféré des français sans ses avantages fiscaux ? idem pour le PEA et bien d’autres placements. L’Etat sait orienter les flux d’argent vers des finalités macro-économiques et en faveur d’équilibres collectifs : les retraites, le logement social, l’actionnariat des entreprises françaises, l’innovation, etc. Pourquoi ne le ferait-il pas aussi au profit de l’environnement puisqu’il s’agit d’un bien commun ?
Certes, des mécanismes de crédits d’impôts sont déjà en place, notamment pour les particuliers qui entreprennent des travaux de rénovation, s’équipent en nouveaux appareils de chauffage qui réduisent leur consommation d’énergie ou recourent aux énergies renouvelables, mais ils sont encore trop peu connus et insuffisamment utilisés compte tenu de la quasi-absence de filières professionnelles d’installateurs dûment agréés.
D’autres mécanismes existent, comme la Taxe sur les Véhicules de Société, qui est désormais calculée selon le taux d’émission de CO2 par kilomètre. Ou bien par exemple l’exonération de la taxe foncière pour certains bâtiments neufs utilisant des énergies renouvelables. Les biocarburants bénéficient aussi d’une certaine défiscalisation, etc...
Mais l’Etat pourrait agir aussi sur les deux grandes familles de produits financiers : les placements d’une part et les financements de l’autre.
Parmi les placements, considérons d’abord l’épargne des ménages dite ‘bilantielle’, détenue sous forme de comptes, livrets ou Plans (elle s’élève à près de 900 Milliards EUR en France). La gamme est encombrée de multiples produits historiques et catégoriels : Livrets A, B, Bleus, Codevi (créé il y a plus de vingt ans pour relancer l’industrie en France…), Livret d’Epargne Populaire, Livret Jeune, etc…(on a même connu le Livret d’Epargne pour les Travailleurs Manuels !). Le moment ne serait-il pas venu de procéder à une simplification et une harmonisation de la réglementation (en gardant l’objectif de procurer aux banques des ressources longues et stables dont elles ont besoin pour leur politique de gestion d’actif-passif, compte tenu du succès de l’assurance-vie) ? Et d’en profiter pour y introduire une certaine dose de défiscalisation des intérêts pour une certaine masse d’épargne ‘verte’ qui permettrait des financements de la même couleur, pour des équipements labellisés contribuant à la réduction de la consommation d’énergie et des émissions de GES ? Ces prêts verts adossés seraient bonifiés par l’Etat ou bien à intérêts déductibles fiscalement.
Sans attendre le grand soir où l’architecture du système fiscal dans son ensemble serait redéployée plus clairement vers le bien collectif et les grandes priorités de la société et de la planète, pourrait-on arriver à ‘verdir’ de façon simple un produit existant ? Ce type de produits fonctionne d’ailleurs déjà efficacement aux Pays-Bas.
S’agissant ensuite de la gamme des OPCVM, pourquoi ne pas imaginer que les plus-values réalisées sur des fonds investis dans des valeurs ‘vertes’ (sociétés oeuvrant pour l’environnement, industries des énergies renouvelables,..) seraient exonérées de prélèvements fiscaux, pour autant que la labellisation des sociétés concernées soit bien sûr incontestable ?
Enfin, concernant le volet des financements, pourquoi ne pas appliquer aussi le mécanisme de déduction fiscale des intérêts des prêts, que Bercy connaît bien, sur les crédits-auto pour les véhicules rejetant moins de 120 grammes de CO2 par kilomètre par exemple ?
Bien d’autres dispositifs peuvent s’imaginer, pourvu qu’ils soient simples à mettre en oeuvre. En tout état de cause, le manque à gagner fiscal serait limité et même compensable - à enveloppe constante - par la suppression de quelques unes des multiples niches d’intérêt corporatiste qui encombrent le paysage actuel. Mais en tout cas, bien inférieur au coût des tonnes de CO2 évitées, actualisé sur de nombreuses années et calculé au prix d’un marché vraisemblablement haussier sur le long terme, malgré d’inévitables trous d’air de jeunesse.
Mais, surtout, un signal clair serait donné. L’écart entre les grandes déclarations (depuis le fameux « La maison brûle et nous regardons ailleurs ») et la réalité des actes devient insupportable pour un nombre croissant de nos concitoyens. Il n’est que temps d’accélérer l’action pour rejoindre la trajectoire du fameux ‘Facteur 4’. Que l’Etat montre l’exemple en ciblant ses incitations fiscales sur les secteurs du bâtiment et du transport routier, qui représentent environ 45 % des émissions de gaz à effet de serre. Les banques sauront alors pousser vers leurs clients les produits fiscalement verts et mettre ainsi la force de leurs réseaux de distribution au service d’un développement soutenable.
Pourquoi les entreprises doivent s'engager davantage dans le développement durable
Il est probable que les enjeux du développement durable seront l’un des thèmes du débat pour les prochaines échéances électorales françaises. Or, force est de constater les accès de faiblesse des Etats et des institutions : baisse de crédibilité des hommes politiques dans l’opinion, gestion souvent impécunieuse des deniers publics (dettes et déficits reportent les problèmes sur les générations à venir), difficultés de coopérations entre Etats, dysfonctionnements de la régulation mondiale (rejet du référendum européen, échec du cycle de Doha, reculs du multilatéralisme, interrogations sur les institutions de Bretton Woods, critiques contre les ratés de la machine à redistribuer les richesses,...). Dans ces conditions, les entreprises et particulièrement les grandes entreprises internationales, porteuses de la puissante mondialisation, apparaissent désormais comme les rares acteurs capables d’avoir un impact sur le cours des choses. Même si ce n’est pas la finalité de l’entreprise de résoudre tous les maux de la terre et si la responsabilité première incombe aux Etats et aux organismes de régulation, les entreprises, dont les pouvoirs, les profits, les capacités d’actions et d’influences sont croissants, sont désormais en devoir vis-à-vis des problématiques de progrès, qu’elles soient macro-économiques ou bien locales. Plus on a de pouvoir, plus on a de responsabilités. Plus on est gros, plus on est exposé.
Elles n’agiront pas pour des raisons morales ou par générosité, puisque la morale ne fait partie de l’univers de l’entreprise. Mais bien par égoïsme naturel. Car une entreprise ne peut pas croître et se développer économiquement dans des environnements (au sens large : marchés, populations, infrastructures, ressources énergétiques et naturelles,…) qui seraient dégradés. Il est de l’intérêt même de l’entreprise de se préoccuper du milieu dans lequel elle opère et de s’assurer que la façon dont elle conduit ses affaires, non seulement ne cause pas de préjudices plus ou moins indirects à ses parties prenantes (c’est l’approche défensive du développement durable, basée sur les risques et sur la réputation), mais surtout, contribue au progrès économique et social. L’intérêt privé peut-il rester longtemps antagoniste avec l’intérêt général ?
Certes, les efforts de chaque entreprise pour contribuer à préserver et enrichir le bien collectif buttent sur des obstacles sérieux, tant le retour sur investissement et la rentabilité intrinsèque de ces efforts sont difficiles à évaluer. Se posent essentiellement deux problèmes de périmétrie, l’un dans le temps, l’autre dans l’espace.
Périmétrie dans le temps. Les actionnaires et les marchés, à la recherche d’une rentabilité à court terme, comprennent difficilement la pertinence de ces actions car les impacts sont à long terme et les business models des analystes financiers fonctionnent mal sur des horizons qui dépassent 18 mois. L’entreprise est confrontée à un problème de compatibilité de longueur d’ondes : ceux qui la jugent et font évoluer son cours de bourse travaillent sur ondes courtes, alors que les actions visant à semer pour récolter les fruits des saisons futures s’inscrivent dans le registre des ondes longues, incompatibles et aujourd’hui inaudibles.
Comme il serait totalement utopique d’imaginer pouvoir changer les règles du jeu des marchés financiers (rappelons qu’un grand spécialiste les qualifiait de moutonniers, exubérants et irrationnels…), malgré les efforts louables des timides approches de l’Investissement Socialement Responsable, les entreprises qui se voudront durables vont devoir déployer des trésors d’imagination et d’innovation pour jouer intelligemment ce double jeu. Ces investissements pour le futur et le bien collectif devront être astucieusement construits : montages financiers innovants, partenariats public-privé, création de structures ad hoc pour sortir certains de ces actifs et les transformer en redevances, recours à la location plutôt qu’à la propriété, etc…
Même s’il n’est pas facile d’échanger une espérance de surcroît de rentabilité à long terme contre une certitude de moindre rentabilité à court terme, beaucoup de facteurs poussent à la gestion dans la durée (à cet égard, on ne dira jamais assez l’importance du choix du taux d’actualisation, qui détermine la valeur qu’un investisseur attache au futur).
Les investissements dans l’industrie sont de plus en plus lourds et nécessitent des durées d’amortissement qui dépassent souvent la vie active des décideurs. Les provisions pour les passifs sociaux et environnementaux peuvent atteindre des dizaines voire des centaines d’années. Le coût social des retraites actuelles et futures est devenu une préoccupation majeure. Les démographes et les prospectivistes commencent à travailler avec les stratèges d’entreprises.
Prenons aussi l’exemple des programmes de formation du personnel : existe-t-il encore des analystes assez obtus pour les considérer comme une dépense qui vient plomber les comptes de l’exercice, alors qu’il s’agit d’un investissement indispensable au développement des compétences des collaborateurs et donc une condition de leur performances futures.
Idem pour les investissements en R&D, que le marché sait désormais correctement valoriser, non pas en fonction de leur niveau absolu, mais selon la pertinence de leurs points d’application et la qualité des processus d’innovation dans l’entreprise.
Le problème de périmétrie dans l’espace (contribution au bien collectif) est aussi délicat. Le pari du développement durable est que l’on peut générer un surcroît de valeur à long terme par la recherche permanente du point d’équilibre qui optimise la satisfaction des exigences - souvent contradictoires - de chacune des parties prenantes de l’entreprises, par la convergence de leurs intérêts, par la redistribution équitable de la valeur créée, en respectant les principes de bonne gouvernance. Mais comment justifier ce qui pourrait être perçu comme un détournement de valeur vers des parties prenantes non contractuelles de l’entreprise, c’est-à-dire qui ne sont ni ses actionnaires (qui demandent la maximisation des dividendes), ni ses collaborateurs (qui demandent la maximisation des contributions socio-économiques), ni ses clients (qui demandent la minimisation de ses prix de vente), ni ses fournisseurs (qui demandent la maximisation de ses prix d’achats), mais la société civile, les riverains, les collectivités, les ressources naturelles, le climat, l’air, la biodiversité, etc… ?
D’autant que ce type d’actions risque de bénéficier aussi aux concurrents.
N’exagérons pas cependant l’individualisme des entreprises. Depuis longtemps, à travers l’accroissement de la proportion de salariés qualifiés due à leurs programmes de formation continue, la réalisation d’infrastructures technologiques susceptibles d’attirer de futurs investissements, la mise en réseau avec leurs fournisseurs, l’implication dans les groupements interprofessionnels, les partenariats public-privé, etc…. les entreprises fournissent des services à la collectivité et apportent à leur pays des avantages compétitifs (sans pour autant tomber dans le piège du patriotisme économique…).
De même que le capitalisme pose parfois le problème de la contradiction entre l’actionnaire (s’il s’agit d’un futur retraité titulaire d’un fonds de pension) et le salarié (lorsqu’il est licencié pour cause de cours de bourse), le développement durable demande la réconciliation de l’actionnaire avec le citoyen. C’est à l’entreprise de convaincre ses propriétaires, dont elle recherche en principe la fidélité, que les investissements en question jouent en faveur de sa pérennité et de sa rentabilité à long terme. A l’aune des enjeux du développement durable, l’expression « investir en bon père de famille » est-elle toujours aussi ringarde ? Encore une fois, même si c’est aux Etats que revient la tâche de débloquer les situations d’œuf et de poule (je veux bien y aller, dit chaque acteur, mais seulement si les autres y vont), l’entreprise ne peut se contenter d’attendre les règlementations. L’expérience montre qu’anticiper les contraintes, plutôt que de jouer la politique de l’autruche, fait gagner de l’argent. Ce qu’on appelle le first mover advantage se réalise dans bien des cas. Les entreprises intelligentes savent comment transformer les contraintes en opportunités et faire du développement durable un facteur de différenciation.
Le développement durable, c’est plus de chiffre d’affaires. D’abord, par une politique qualité véritablement orientée client et basée sur la transparence, l’écoute, le dialogue, le respect, la responsabilité, l’esprit de service, la recherche de solutions personnalisées gagnantes-gagnantes. Sans confiance dans la durée, pas de fidélisation, pas de commerce. Ensuite, par le développement de produits et services innovants qui maîtrisent leurs externalités. Le potentiel des nouvelles éco-technologies est considérable et les enquêtes montrent que l’appétit des consommateurs pour des produits durables est croissant. Et quoi de plus motivant que de contribuer au progrès social par le développement économique des populations défavorisées et conquérir ainsi de nouveaux marchés. 80 % de la population mondiale n’a pas accès aux services financiers : quel beau challenge pour les banques et quel avenir pour la microfinance !
Le développement durable, c’est favoriser l’esprit entrepreneurial, l’innovation et le dynamisme des équipes par une politique sociale proactive qui encourage la diversité et le développement personnel. C’est augmenter l’attractivité de l’employeur. A contributions socio-économiques comparables, les étudiants et jeunes salariés commencent à privilégier les entreprises qui donnent du sens au travail, n’en déplaisent à ceux qui croient encore que l’argent n’a pas d’odeur.
Le développement durable, c’est aussi moins de frais généraux non stratégiques. Diminution des coûts et réductions des impacts environnementaux vont dans le même sens, qu’il s’agisse des consommations d’énergie, de papier, de consommables, de déplacements professionnels, de gestion économe des bâtiments et infrastructures techniques. Dans ce domaine, les petits ruisseaux font les grandes rivières.
Le développement durable, démarche assurantielle, c’est enfin limiter ses risques opérationnels et financiers, par le strict respect des règles déontologiques et d’éthique des affaires, afin d’éviter pénalités anti-pollution, class actions, procès, pertes de chiffre d’affaires due à l’image, …
On le voit, rien de tout cela n’a trait à la morale et il ne s’agit pas de philanthropie. Même si, après tout, un mécénat solidaire ou environnemental bien ciblé peut aussi contribuer à l’intérêt de l’entreprise : le budget astronomique dont est dotée la Fondation Bill Gates n’a-t-il pour motivation que l’image ?
En résumé, les entreprises ont trois bonnes raisons de s'engager davantage : parce qu'elles peuvent changer les choses, parce que la société le leur demande, parce que c'est leur intérêt bien compris. L’entreprise est plus qu’une société de capitaux, ce n’est pas seulement un maillon du système économique mais bien un composant essentiel de la société humaine moderne. Les dirigeants éclairés ont compris que le développement durable est une machine à créer de la valeur. Et si l’appellation déplaît encore à quelques uns qui y voient je ne sais quelle connotation idéologique anti-libérale, changeons-la. Qu’importe le flacon. Je propose le mot responsabilité.
Elles n’agiront pas pour des raisons morales ou par générosité, puisque la morale ne fait partie de l’univers de l’entreprise. Mais bien par égoïsme naturel. Car une entreprise ne peut pas croître et se développer économiquement dans des environnements (au sens large : marchés, populations, infrastructures, ressources énergétiques et naturelles,…) qui seraient dégradés. Il est de l’intérêt même de l’entreprise de se préoccuper du milieu dans lequel elle opère et de s’assurer que la façon dont elle conduit ses affaires, non seulement ne cause pas de préjudices plus ou moins indirects à ses parties prenantes (c’est l’approche défensive du développement durable, basée sur les risques et sur la réputation), mais surtout, contribue au progrès économique et social. L’intérêt privé peut-il rester longtemps antagoniste avec l’intérêt général ?
Certes, les efforts de chaque entreprise pour contribuer à préserver et enrichir le bien collectif buttent sur des obstacles sérieux, tant le retour sur investissement et la rentabilité intrinsèque de ces efforts sont difficiles à évaluer. Se posent essentiellement deux problèmes de périmétrie, l’un dans le temps, l’autre dans l’espace.
Périmétrie dans le temps. Les actionnaires et les marchés, à la recherche d’une rentabilité à court terme, comprennent difficilement la pertinence de ces actions car les impacts sont à long terme et les business models des analystes financiers fonctionnent mal sur des horizons qui dépassent 18 mois. L’entreprise est confrontée à un problème de compatibilité de longueur d’ondes : ceux qui la jugent et font évoluer son cours de bourse travaillent sur ondes courtes, alors que les actions visant à semer pour récolter les fruits des saisons futures s’inscrivent dans le registre des ondes longues, incompatibles et aujourd’hui inaudibles.
Comme il serait totalement utopique d’imaginer pouvoir changer les règles du jeu des marchés financiers (rappelons qu’un grand spécialiste les qualifiait de moutonniers, exubérants et irrationnels…), malgré les efforts louables des timides approches de l’Investissement Socialement Responsable, les entreprises qui se voudront durables vont devoir déployer des trésors d’imagination et d’innovation pour jouer intelligemment ce double jeu. Ces investissements pour le futur et le bien collectif devront être astucieusement construits : montages financiers innovants, partenariats public-privé, création de structures ad hoc pour sortir certains de ces actifs et les transformer en redevances, recours à la location plutôt qu’à la propriété, etc…
Même s’il n’est pas facile d’échanger une espérance de surcroît de rentabilité à long terme contre une certitude de moindre rentabilité à court terme, beaucoup de facteurs poussent à la gestion dans la durée (à cet égard, on ne dira jamais assez l’importance du choix du taux d’actualisation, qui détermine la valeur qu’un investisseur attache au futur).
Les investissements dans l’industrie sont de plus en plus lourds et nécessitent des durées d’amortissement qui dépassent souvent la vie active des décideurs. Les provisions pour les passifs sociaux et environnementaux peuvent atteindre des dizaines voire des centaines d’années. Le coût social des retraites actuelles et futures est devenu une préoccupation majeure. Les démographes et les prospectivistes commencent à travailler avec les stratèges d’entreprises.
Prenons aussi l’exemple des programmes de formation du personnel : existe-t-il encore des analystes assez obtus pour les considérer comme une dépense qui vient plomber les comptes de l’exercice, alors qu’il s’agit d’un investissement indispensable au développement des compétences des collaborateurs et donc une condition de leur performances futures.
Idem pour les investissements en R&D, que le marché sait désormais correctement valoriser, non pas en fonction de leur niveau absolu, mais selon la pertinence de leurs points d’application et la qualité des processus d’innovation dans l’entreprise.
Le problème de périmétrie dans l’espace (contribution au bien collectif) est aussi délicat. Le pari du développement durable est que l’on peut générer un surcroît de valeur à long terme par la recherche permanente du point d’équilibre qui optimise la satisfaction des exigences - souvent contradictoires - de chacune des parties prenantes de l’entreprises, par la convergence de leurs intérêts, par la redistribution équitable de la valeur créée, en respectant les principes de bonne gouvernance. Mais comment justifier ce qui pourrait être perçu comme un détournement de valeur vers des parties prenantes non contractuelles de l’entreprise, c’est-à-dire qui ne sont ni ses actionnaires (qui demandent la maximisation des dividendes), ni ses collaborateurs (qui demandent la maximisation des contributions socio-économiques), ni ses clients (qui demandent la minimisation de ses prix de vente), ni ses fournisseurs (qui demandent la maximisation de ses prix d’achats), mais la société civile, les riverains, les collectivités, les ressources naturelles, le climat, l’air, la biodiversité, etc… ?
D’autant que ce type d’actions risque de bénéficier aussi aux concurrents.
N’exagérons pas cependant l’individualisme des entreprises. Depuis longtemps, à travers l’accroissement de la proportion de salariés qualifiés due à leurs programmes de formation continue, la réalisation d’infrastructures technologiques susceptibles d’attirer de futurs investissements, la mise en réseau avec leurs fournisseurs, l’implication dans les groupements interprofessionnels, les partenariats public-privé, etc…. les entreprises fournissent des services à la collectivité et apportent à leur pays des avantages compétitifs (sans pour autant tomber dans le piège du patriotisme économique…).
De même que le capitalisme pose parfois le problème de la contradiction entre l’actionnaire (s’il s’agit d’un futur retraité titulaire d’un fonds de pension) et le salarié (lorsqu’il est licencié pour cause de cours de bourse), le développement durable demande la réconciliation de l’actionnaire avec le citoyen. C’est à l’entreprise de convaincre ses propriétaires, dont elle recherche en principe la fidélité, que les investissements en question jouent en faveur de sa pérennité et de sa rentabilité à long terme. A l’aune des enjeux du développement durable, l’expression « investir en bon père de famille » est-elle toujours aussi ringarde ? Encore une fois, même si c’est aux Etats que revient la tâche de débloquer les situations d’œuf et de poule (je veux bien y aller, dit chaque acteur, mais seulement si les autres y vont), l’entreprise ne peut se contenter d’attendre les règlementations. L’expérience montre qu’anticiper les contraintes, plutôt que de jouer la politique de l’autruche, fait gagner de l’argent. Ce qu’on appelle le first mover advantage se réalise dans bien des cas. Les entreprises intelligentes savent comment transformer les contraintes en opportunités et faire du développement durable un facteur de différenciation.
Le développement durable, c’est plus de chiffre d’affaires. D’abord, par une politique qualité véritablement orientée client et basée sur la transparence, l’écoute, le dialogue, le respect, la responsabilité, l’esprit de service, la recherche de solutions personnalisées gagnantes-gagnantes. Sans confiance dans la durée, pas de fidélisation, pas de commerce. Ensuite, par le développement de produits et services innovants qui maîtrisent leurs externalités. Le potentiel des nouvelles éco-technologies est considérable et les enquêtes montrent que l’appétit des consommateurs pour des produits durables est croissant. Et quoi de plus motivant que de contribuer au progrès social par le développement économique des populations défavorisées et conquérir ainsi de nouveaux marchés. 80 % de la population mondiale n’a pas accès aux services financiers : quel beau challenge pour les banques et quel avenir pour la microfinance !
Le développement durable, c’est favoriser l’esprit entrepreneurial, l’innovation et le dynamisme des équipes par une politique sociale proactive qui encourage la diversité et le développement personnel. C’est augmenter l’attractivité de l’employeur. A contributions socio-économiques comparables, les étudiants et jeunes salariés commencent à privilégier les entreprises qui donnent du sens au travail, n’en déplaisent à ceux qui croient encore que l’argent n’a pas d’odeur.
Le développement durable, c’est aussi moins de frais généraux non stratégiques. Diminution des coûts et réductions des impacts environnementaux vont dans le même sens, qu’il s’agisse des consommations d’énergie, de papier, de consommables, de déplacements professionnels, de gestion économe des bâtiments et infrastructures techniques. Dans ce domaine, les petits ruisseaux font les grandes rivières.
Le développement durable, démarche assurantielle, c’est enfin limiter ses risques opérationnels et financiers, par le strict respect des règles déontologiques et d’éthique des affaires, afin d’éviter pénalités anti-pollution, class actions, procès, pertes de chiffre d’affaires due à l’image, …
On le voit, rien de tout cela n’a trait à la morale et il ne s’agit pas de philanthropie. Même si, après tout, un mécénat solidaire ou environnemental bien ciblé peut aussi contribuer à l’intérêt de l’entreprise : le budget astronomique dont est dotée la Fondation Bill Gates n’a-t-il pour motivation que l’image ?
En résumé, les entreprises ont trois bonnes raisons de s'engager davantage : parce qu'elles peuvent changer les choses, parce que la société le leur demande, parce que c'est leur intérêt bien compris. L’entreprise est plus qu’une société de capitaux, ce n’est pas seulement un maillon du système économique mais bien un composant essentiel de la société humaine moderne. Les dirigeants éclairés ont compris que le développement durable est une machine à créer de la valeur. Et si l’appellation déplaît encore à quelques uns qui y voient je ne sais quelle connotation idéologique anti-libérale, changeons-la. Qu’importe le flacon. Je propose le mot responsabilité.
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