Responsabilité d'entreprise et éthique sont-elles solubles dans la mondialisation ?

Responsabilité d'entreprise et éthique sont-elles solubles dans la mondialisation ?
Aux Editions de l'Aube

29 juillet 2011

Chronique du développement durable : et si on parlait d'incompétence ?

Après 4 ans de palabres incantatoires, rares sont ceux aujourd’hui qui ne sont pas convaincus que le fameux Grenelle de l’environnement n’était qu’une vaste opération élyséenne de communication, un fatras ectoplasmique, sans impact significatif sur le cours de l’activité économique et sur la vraie vie des vrais gens. Pire, les véritables questions énergétiques, économiques et sociales, donc politiques, n’ayant pas été adressées, les problèmes remontent inéluctablement à la surface. Et dire que les gentils petits écologistes, qu’on avait fait monter fièrement sur les estrades en guise de caution, n’ont pas été récompensés de leur complaisance ou de leur crédulité à l’égard de cette mascarade, puisque voilà qu’un décret, fixant les nouvelles règles d’agrément des associations, vient de les exclure des instances officielles !

A côté de la mauvaise foi de ceux qui s’accrochent à leurs privilèges, appuyés sur la force de leurs lobbies, de la malhonnêteté intellectuelle et de la cupidité des décideurs, de leurs biais idéologiques, s’ajoute toujours une dose d’incompétence, dont personne ne parle.

Le summum de l’incurie est-il atteint avec le scandale des algues vertes, qu’il faut éternellement - tel Sisyphe - enlever des plages de Bretagne, par dizaines de camions, au frais du contribuable, au lieu de s’attaquer en amont à la question de fond de l’agriculture productiviste ? Ou bien avec le terrible coup d’arrêt porté à la filière photovoltaïque française, obligée de licencier, suite aux multiples stop and go de l’usine-à-gaz règlementaire. Les allers-retours et la godille, on connaît bien : après que le ministère de l’environnement ait autorisé, sans réfléchir ou sans le savoir, l’exploitation du gaz de schiste, vite, il faut faire maintenant machine arrière et s’interdire définitivement toute possibilité d’innovation.
Après l’engouement pour la voiture électrique, étouffée pendant des décennies par les lobbies pétroliers, on s’aperçoit aujourd’hui que les batteries risquent d’exploser. Mieux vaut tard que jamais.

Mais Fukushima n’a pas ébranlé le lobby nucléocrate au pouvoir (pas plus que les années de retard de l’EPR de Flamanville) : on fait comme si rien ne s’était passé et on évite soigneusement tout débat public. Non, mieux vaut forcer les consommateurs à acheter des compteurs électriques soi-disant intelligents, au seul bénéfice d’EDF, et à effectuer des Diagnostics de Performance Energétique, dont la médiocre fiabilité a été démontrée.

Nos bureaucrates de ministère empilent les mesurettes, juxtaposent les générations inefficaces de prêts « verts » (échec de l’éco-prêt à taux zéro, à 37 % de l’objectif), au sein d’un capharnaüm règlementaire. Projettent de rajouter à la confusion en créant de nouveaux labels écolos dans un paysage déjà incompréhensible. Ne trouvent rien de mieux à faire que s’obstiner à protéger le gentil loup des Alpes, qui égorge impunément 1200 brebis par an, sur le compte du contribuable. Ou de lancer un groupe de travail sur le développement du vélo ! On croît rêver !

Et nos technocrates européens ne sont pas en reste, qui continuent d’encourager les biocarburants, malgré l’avalanche d’études qui confirment leur nocivité pour l’environnement et les populations du Sud. Ou qui entretiennent la cacophonie sur les règlementations vis-à-vis des OGM.

Pour faire diversion, on laisse le microcosme s’exciter sur le reporting RSE des PME, qui n’intéresse personne (qui lit les rapports extra-financiers des groupes cotés, ou les bilans sociaux des entreprises de plus de 300 personnes qui existent en France depuis 1977 ?) : ajoutez des kWh (d’une électricité nucléaire, donc climatiquement propre), des handicapés et des femmes, et il en sortira…une bouillie pour chat. Ou on théorise à l’infini sur l’imposture intellectuelle de la croissance verte (multiplions nos déchets, puisque cela fera plus d’éboueurs chez les sous-traitants de Veolia).

Comme agir c’est faire des choix et que la procrastination et la lâcheté sont des qualités connues des technocrates, on préfère écrire des rapports. Par exemple, s’éparpiller dans les 230 mesures à la Prévert du plan d’adaptation au changement climatique pour 2050 (qui sera là pour vérifier sa pertinence ?). Contredire les rapports précédents, en recalculant le rythme d’extinction des espèces, qui serait 2,5 fois moins rapide que prévu (Stephen Hubbell in Nature), car les méthodes étaient défectueuses (c’est vrai que c’est difficile de calculer une diminution quand on ne connaît pas le point de départ…). Les plus de 200 décrets du Grenelle ne sont toujours pas publiés (4 ans après, quelle performance !), qu’il faut lancer à nouveau de multiples groupes de travail sur …l’efficacité énergétique. Même le GIEC, au lieu de se concentrer sur la science climatique, si fragile, se fend d’un énième rapport en faveur des énergies renouvelables, domaine hors de son champ de compétence.

Pas étonnant que le développement durable ait un coup de blues : le commerce équitable est au bord de la faillite, le bio est accusé de véhiculer des bactéries tueuses, le microcrédit attire les spéculateurs et les escrocs. Même les icones tombent de leur piédestal (Mohammad Yunus forcé à la démission de sa Grameen Bank). Et les salariés de WWF s’interrogent publiquement sur la compétence et l’éthique de leur patron, qui passe pourtant si bien à la télé.

Pendant que la croisière écolo-bureaucratique s’amuse, dans la vraie vie, les industriels se ruent sur le pétrole et le gaz de l’Arctique, sur les gaz de schiste de Pologne et les prix de l’essence explosent (même si un ministre fait semblant de menacer le PDG de Total). Et l’année 2010 a battu tous les records en matière d’émission de CO2 (30,6 gigatonnes), soit + 5,5 % (progression naturellement parallèle avec celle du PIB et de la consommation d’énergie).

Pourquoi tant d’incompétence ? Est-ce spécifique au domaine (les bons sentiments et l’émotion devant les belles images d’ours polaires chasseraient le bon sens) ? Malheureusement, le même constat de désastre de l’intelligence vaut aussi bien souvent pour l’économique et le social. Devant tant de dysfonctionnements, d’amateurisme et de politiques de Gribouille, la fatigue nous gagne.
Après la fatigue, vient l’indignation. Après l’indignation, la révolte. Pour changer la politique, il faut changer les incompétents qui la font.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Il y a un autre livre récent de Yannick Rumpala (Développement durable ou le gouvernement du changement total) qui parle plutôt d'une logique de simulation. Ce serait une autre clé d'analyse.

Auteur de a dit…

Réponse à anonyme : effectivement, vous avez raison : le mélange d'incompétence et de malhonnêteté est toujours subtil